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Churchill et les français

Nous avons rapidement évoqué la semaine dernière l'histoire de l'anticléricalisme français et la lutte après-guerre entre les chrétiens et le marxisme. L'article proposé, rédigé par un militant CFTC, laisse entendre la difficulté pour un chrétien de se positionner avec discernement dans le domaine politique. À la lecture, nous comprenons le prix de l'équilibre que nous enseigne la doctrine sociale de l'Eglise: il faut sans cesse discerner, rester vigilant pour ne pas entrer dans la tentation qu'offrent les réponses définitives. Je parle uniquement du domaine politique bien sûr.


L'extrait d'aujourd'hui, tiré des mémoires de W. Churchill, évoque justement la peur des français, qui dans des situations d'insécurité politique auraient tendance à s'enfermer dans un légalisme parfois loin de tout sens moral.


Ce passage nécessite quelques précisions sur le contexte.


En 1942, l'opération Torch est lancée. Il s'agit du débarquement des alliés en Afrique du nord-ouest française. Le but de la manœuvre est de forcer la main des français divisés sous le gouvernement de Vichy et de faire passer dans le camp allié cet immense territoire sans trop de combat, par une démonstration de force. Avec l'avancée des troupes britanniques en Libye à l'est, c'est une immense tenaille qui se forme et qui s'apprête à rejeter hors d'Afrique les troupes italiennes et allemandes.


Le climat d'incertitude des français, dont beaucoup dans les colonies sont partagés entre le rejet de la dictature allemande mais aussi la haine des britanniques depuis que ceux-ci ont détruit la plus grande partie de la flotte française à Mers El Kébir, sans parler de leur méfiance pour De Gaulle (que la plupart considèrent comme un renégat) et leur sympathie envers les américains accrue depuis Pearl Harbour, ce climat fait du facteur psychologique un élément déterminant dans la réussite rapide de l'opération Torch. Il va donc falloir pour les alliés trouver une figure française qui représente l'autorité, et qui saura au moment opportun ordonner le cessez-le-feu aux troupes françaises. C'est le général Juin qui est choisi.


Seulement voilà: un impondérable survient. L'amiral Darlan, personnalité très influente et ministre de Vichy, se trouve inopinément la veille du débarquement à Alger, au chevet de son fils handicapé. Le général Juin voit son autorité complètement éclipsée par celle de Darlan, et les alliés sont contraints d'utiliser l'influence de l'amiral pour contenir les colonies françaises. La collaboration des alliés avec cet homme ouvertement antibritannique, qui a collaboré avec l’Allemagne nazie, déclenche un tollé dans le monde libre, et conduit Churchill à solliciter une audience secrète à la chambre des communes. À cette occasion, il tente de faire comprendre la complexité de la situation à son auditoire, et ce faisant nous livre une analyse intéressante de l'état d'esprit des français:


"Le Tout-Puissant, dans sa sagesse infinie, n’a pas cru bon de créer les Français à l’image des Anglais. Dans un État comme la France qui a connu tant de convulsions – Monarchie, Convention, Directoire, Consulat, Empire et, finalement, République – il s’est créé un principe, basé sur le droit administratif qui gouverne sans conteste les actes de nombreux officiers et fonctionnaires français en temps de révolution et de bouleversements. C’est une tournure d’esprit inspirée par un souci étroit de légalité et qui émane d’un instinct subconscient de conservation nationale contre les dangers de l’anarchie pure. C’est ainsi, par exemple, que tout officier qui obéit à son supérieur légal, ou à celui qu’il considère comme tel, est absolument à l’abri de tout châtiment ultérieur. Pour les officiers français, il est donc extrêmement important de savoir s’il existe une hiérarchie légale ininterrompue et bien des Français estiment que c’est plus important que n’importe quelle considération morale, nationale ou internationale. C’est en se plaçant à ce point de vue qu’un grand nombre d’entre eux, qui admirent le général de Gaulle et l’envient pour le rôle qu’il joue, ne le regardent pas moins comme un homme qui s’est révolté contre l’autorité de l’État français, autorité que, dans leur prostration, ils considèrent dévolue à cet antique défaitiste qui est pour eux l’illustre et vénérable maréchal Pétain, héros de Verdun et seul espoir de la France."


Tiré du 8ème tome des mémoires de Churchill sur la deuxième guerre mondiale, p.239. Très intéressant comme bouquin.


À la semaine prochaine!