• Ratatouille

Démocratie et représentation (présidentielle 4/4)

Bonjour !


Aujourd’hui, nous abordons la dernière des quatre thématiques labellisées "présidentielle". Après avoir parlé de souveraineté, puis d’éducation, puis d’économie, je vous propose de faire un petit pas en arrière pour considérer le régime politique de la démocratie.


Comme pour chacun de ces derniers articles, souvenez-vous que mon avis est personnel, et ne doit pas être directement assimilé à l'avis que peut formuler l'Eglise sur ces questions. Même si je cherche à comprendre les choses et à présenter des sujets sous l'angle de la foi, je ne suis pas un spécialiste et rien ne me ferait plus plaisir que de lancer de vrais débats sur ces questions. Pour tout vous dire, je trouve vraiment dommage que le jugement que nous portons sur des sujets aussi importants que la politique, l'économie ou la justice repose en général davantage sur de vagues impressions que sur le patrimoine si précieux que nous ont légué nos ainés. Pour être juste, rien dans notre quotidien ne nous pousse à fouiller dans le passé. Rien, hormis un esprit de contradiction doublé d'une curiosité insatiable. C'est votre cas? Alors lançons nous!


Les plus attentifs d'entre vous auront peut-être été surpris à la lecture de l'article sur la souveraineté d'apprendre que l'autorité d'un gouvernement n'est pas conférée par le peuple mais par Dieu, selon les paroles du Christ lui-même à Pilate: "tu n'aurais sur moi aucun pouvoir s'il ne t'avait été donné d'en haut" (Jn 19, 11). Pourtant, l'expression "un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple", prononcée par Abraham Lincoln le 19 novembre 1863 lors du discours de Gettysburg, n'a-t-elle pas fait l'unanimité chez nous, au point de se retrouver inscrite au mot près à l'article 2 de la constitution de la cinquième République ?


Bizarre bizarre. Je dirais même plus: étrange... Et ce n'est pas la fin des paradoxes qui nous attendent aujourd'hui, car en farfouillant dans mes grimoires je suis tombé sur le passage suivant du sociologue Yohan Dubigeon:


« Les régimes représentatifs modernes, nés des Révolutions politiques des XVIIe et XVIIIe siècles (anglaise, américaine puis française), non seulement ne sont pas nés comme des régimes démocratiques, mais se sont même constitués en opposition explicite et volontaire à la démocratie. […] Les Révolutions politiques fondatrices de la modernité, aussi plurielles soient-elles, ont accouché de régimes libéraux et non démocratiques. »[1]


Et pof, un deuxième squelette dans le placard. La Révolution n’avait-elle pas pour flambeau la démocratie, le pouvoir au peuple ? Voilà qui est surprenant… Et que vient faire le libéralisme dans l'histoire de la démocratie ? C'est à n'y rien comprendre.


Face à de si obscurs mystères, rien de tel qu'un expert, quelqu'un qui aurait travaillé toute sa vie à la question de la justice sociale au milieu de la construction du monde moderne, voyons voir... Ah, vous allez rire, René de La Tour du Pin a justement écrit sur les évolutions politiques qui ont suivi la Révolution!


Ouvrez grand les yeux, la démonstration commence…


Révolution et ploutocratie

« L'inégalité sociale est aujourd'hui bien plus grande qu'autrefois, sinon plus marquée: elle n'a plus légalement et tend à n'avoir plus effectivement qu'un seul aspect: celui de la richesse; mais sous cet aspect, quels contrastes, dont l'ancien régime ne peut même donner l'idée! - lorsque fut établi le bilan de la confiscation des biens d'émigrés[2], on arriva au fameux milliard d'indemnité qui représentait le patrimoine de ces milliers de familles, toutes plus ou moins historiques, vouées et grandies au service de l'état. - aujourd'hui, une seule famille, qui alors n'était pas encore en France, y possède, dit-on, le triple milliard. Or ce triple milliard n'est pas enfoui dans une cave; il est engagé dans des milliers d'affaires publiques ou privées qui toutes sont ainsi sous la dépendance du milliardaire. Ce n'est pas tout: il a des rivaux dans sa partie, et si ses pairs ne sont pas nombreux, ses congénères le sont. Eux et leur clientèle ont ainsi accumulé une telle portion de la fortune privée qu'ils exercent un monopole absolu sur toutes les valeurs commerciales et se saisissent de la terre par voie d'hypothèque réelle ou indirecte. Contre eux les petits propriétaires ne peuvent tenir, les rentiers sont à leur discrétion, l'état dans leur dépendance, et le peuple, le menu peuple, absolument à leur merci, puisque ce sont eux qui, possédant les instruments de travail, fixent les salaires et le prix des produits. C'est donc bien là une ploutocratie[3].


« Non pas une ploutocratie accidentelle, anormale, refrénable, mais au contraire une ploutocratie née du libre jeu des institutions et des mœurs, et qui ne peut que s'accroitre parce qu'elle est la conséquence d'un système, celui même de la Révolution, qui crut affranchir l'homme et n'affranchit que le capital, en en faisant un instrument de domination sans [...] limite sur les travailleurs, forcés d'y recourir. »[4]


On retrouve ici les conséquences de la libre-pensée (dont nous avons parlé dans cet article) au niveau économique : en brisant joyeusement toutes les strates de la société, on rassemble tous les ingrédients pour faire de l’homme un loup féroce. C’est la loi du plus fort. Ou du plus cupide, c’est selon.


Seulement, ce système en appelle un autre…


La démocratie en réaction

« [Les travailleurs], s'ils sont écrasés fatalement sur le terrain économique par le nombre des écus, se sentent forts sur le terrain politique par le nombre des voix, et il est aussi sûr qu'ils voteront et accompliront la confiscation du capital, qu'il est sûr qu'ils sont exploités par les arts usuraires qui ont amené cette inégalité monstrueuse et cet état social bizarre, où ceux qui ne se livrent à aucun travail utile deviennent tous les jours plus riches, et où ceux qui vivent de leur travail tous les jours plus pauvres. Il y a donc bien fatalement lutte entre l'oligarchie capitaliste et les masses prolétarisées.


« Ces masses prolétarisées engagent la lutte au nom du principe même de leur force qui est la démocratie, c'est-à-dire le pouvoir politique aux mains du plus grand nombre. Elles se sentent fortes de cette antinomie même qu'il y a entre une société démocratique, c'est-à-dire d'où les distinctions sociales sont bannies, et un régime ploutocratique qui crée des différences de situation incommensurables, et elle répond au fameux mot: "les affaires, c'est l'argent des autres" par celui-ci: "la politique, c'est l'écrasement des autres" »[5]


La Tour du Pin remarque que l’honnête homme qui se trouve au milieu de ce champ de bataille entre ploutocratie et démocratie ne sait plus où donner de la tête. Et la machine s’emballe… Il poursuit :


« Le régime de la ploutocratie engendre ainsi, par la prolétarisation croissante qui en est la conséquence, une armée pour la démocratie. Ce n'est pas tout: il détruit en même temps les forces sociales qui s'opposent à l'avènement de cette démocratie en considérant et corrompant les classes élevées. »[6]


Cette corruption c'est l'usure qui la provoque, en brisant le lien naturel qui unit le capital au travail. Selon la tour du pin, l'aristocratie historique est tombée la première dans le panneau, puis la tentation de l’argent facile s’est propagée au reste des élites traditionnelles.


Le bien commun, victime de l’anarchie sociale

« Tous les autres rangs, jadis élevés, de la société, sont pris du même vertige, grâce à la facilité de détacher le coupon et d'être ainsi dégagé soi-même de tout souci. Le gain de ceux qui travaillent encore, l'épargne de ce qui en peut encore faire, tout prend la même forme du coupon anonyme, qui rend irresponsable, insaisissable, libre comme l'air à l'égard de la société, mais inféodé aux puissances de la Bourse.


« Un fossé se forme alors entre les hommes qui vivent de leur travail et ceux qui paraissent ainsi vivre du travail des autres: l'envie s'y tapit, le mépris s'y dresse, et la société des exploités se décompose en deux classes également ennemies mais inégalement armées: celle des rentiers qui n'a plus ni considération, ni organisation, ni foi commune, et celle des envieux. »[7]


La curée se poursuit, la hargne monte, et la société se détourne de la recherche du bien commun en détruisant toutes les valeurs qui protégeaient sa stabilité et son unité, notamment la propriété :


« La propriété n'est plus sacrée, parce qu'elle s'est soustraite à son rôle sacré d'être accordée à quelques-uns pour en faire profiter tous; elle a préféré devenir, par sa définition même, le droit d'un seul à l'exclusion de tous [...] voilà l'autre face de l'œuvre de la ploutocratie. Elle peut se résumer ainsi: avoir fait du lucre seul la source de l'élévation sociale et de l'oisiveté le signe de la fortune acquise; avoir ainsi déconsidéré la richesse dans toutes ses conditions […] En face de la ploutocratie, qui est la souveraineté de l'argent, se dresse aujourd'hui, comme jadis en Grèce et à Rome, la démocratie, qui est la souveraineté du nombre. Ici on compte les hommes comme plus haut les écus, et c'est toujours et uniquement le nombre qui fait loi. »[8]


« Un des effets les plus immédiats de l'esprit et des institutions démocratiques est la disparition des autorités locales sous le niveau égalitaire. […] Cette action de la démocratie, sans agir dans le même sens que celle de la ploutocratie, produit les mêmes résultats par des moyens inverses. Les autorités sociales que nous avons vues corrompues et déconsidérées dans le régime ploutocratique, sont minées et paralysées par le régime démocratique. [...] il ne subsiste plus, en fait de distinction entre les citoyens, que les inégalités économiques devenues d'autant plus saillantes et d'autant plus puissantes: la ploutocratie est prête à prendre la place de l'aristocratie. »[9]


Le jeu de la démocratie et de la ploutocratie détruit finalement non seulement l’aristocratie, mais aussi toutes les formes traditionnelles de protection de la personne humaine, comme le dit le pape Léon XIII dans la fameuse encyclique rerum novarum :


« Le dernier siècle a détruit, sans rien leur substituer, les corporations anciennes qui étaient pour eux une protection. Les sentiments religieux du passé ont disparu des lois et des institutions publiques et ainsi, peu à peu, les travailleurs isolés et sans défense se sont vu, avec le temps, livrer à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d'une concurrence effrénée. Une usure dévorante est venue accroître encore le mal. Condamnée à plusieurs reprises par le jugement de l'Eglise, elle n'a cessé d'être pratiquée sous une autre forme par des hommes avides de gain et d'une insatiable cupidité. À tout cela, il faut ajouter la concentration entre les mains de quelques-uns de l'industrie et du commerce devenus le partage d'un petit nombre d'hommes opulents et de ploutocrates qui imposent ainsi un joug presque servile à l'infinie multitude des prolétaires. »[10]


Mais pourquoi est-ce que la démocratie fait le jeu de la ploutocratie ? Pourquoi semble-t-elle condamnée à exciter la concupiscence, pourquoi tombe-t-elle bêtement dans le panneau ? La Tour du Pin remarque qu'en fin de compte les deux régimes se nourrissent à la même enseigne : l'individualisme.


L’individualisme, fils de la liberté moderne

« L’individualisme, c'est l'absence du concept social dans toutes les questions où l'homme est en jeu. C'est le considérer comme un être abstrait, parfait, de qui il dépendrait ou non de vivre en société, et qui n'a dans la vie sociale d'autre devoir que celui de ne pas faire ce qui nuit directement à autrui, tandis que le devoir social consiste à faire ce qui profite au bien commun. Or, c'est la toute différence entre la théorie des économistes - ces docteurs de la ploutocratie - et la conception chrétienne de la société. Est-il rien de plus individualiste que cette doctrine négative du lien social? Ou que la définition de la propriété: le droit d'exclure autrui d'un bien? [...]


« Chez le démocrate, [l'individualisme] est moins facile à saisir, parce qu'il s'allie à un grand amour de l'humanité; seulement celle-ci ne se conçoit chez lui que comme un ensemble d'hommes abstraits, doués de prétendus droits et affranchis de devoirs très certains. Les "droits de l'homme" se bornent, en réalité, à n'être pas privé des moyens qui correspondent à sa fin, c'est-à-dire à la vie de l'âme et du corps. [...] ainsi l'histoire des sociétés modernes n'est pas une lutte du droit contre la force, mais celle d'une lutte entre deux forces, qui ne sont ni l'une ni l'autre le droit. - démocratie contre ploutocratie, ce sont les deux formes du césarisme[11], corrodant également au cours de leur lutte les classes moyennes et devant les écraser finalement dans leur choc. »[12]


En somme, l’idéal démocratique de la liberté en tant que fin suprême ne tient pas face à la réalité. L’histoire nous enseigne que la liberté est un bien pour la société seulement dans la mesure où ce bien est contrebalancé par une autorité forte. Prise comme fin en soi, la liberté n’est qu’un affront à la raison et un blanc-seing à l’irresponsabilité et à l'envie des hommes, le triomphe de l’individualisme.


Tout ceci n’est pas nouveau : Aristote, en analysant les régimes politiques, associe l’aristocratie à la compétence, la monarchie à l’unité et la démocratie à la liberté. Saint Thomas d’Aquin en conclue que la démocratie serait le régime parfait… Si les hommes n’étaient pas soumis au péché originel. C’est un peu comme dire que l’éducation positive est un principe d’éducation optimal, tant que les élèves sont capables de s’éduquer parfaitement eux-mêmes. Ou quand les poules auront des dents, au choix.


Alors, que faire dans ces conditions ? Comment établir un régime suffisamment représentatif pour être juste ?


A la recherche de la représentation perdue

Pour répondre à cette question, il faut d'abord tirer les leçons que nous offre l'histoire. La Tour du Pin propose dans cet esprit de dresser le tableau des tentatives politiques successives visant à former des instances représentatives en France, depuis la Révolution :


« Les états généraux, dans leur dernière tenue, après une interruption plus que séculaire, s'étaient dissous d'eux-mêmes. Les pays d'état avaient renoncé à leur privilège. Finalement la nation s'était, on peut le dire, ruée dans la servitude, d'abord sous une monstrueuse tyrannie démagogique, puis, comme refuge, sous la domination d'un César bien plus absolu que ne l'avait jamais été aucun gouvernement d'ancien régime [Il s'agit de Napoléon Bonaparte, ndlr].


« Les ruines que la Révolution avait faites du peu qui restait des anciennes corporations, l'Empire les avait nivelées, lorsque survint la restauration d'un trône désormais sans autres étais que des institutions bureaucratiques.


« Cela ne pouvait suffire ni au roi[13], qui avait besoin du concours de toutes les forces sociales pour relever le pays de ses ruines, ni au peuple qui ne voulait pas retomber sous un joug despotique. Tous en avaient le sentiment. Mais comment faire pour doter d'institutions représentatives un pays où il n'y a plus rien à représenter? On ne saurait, en effet, représenter des individus ni des foules, mais seulement des collectivités ayant une vie propre et capables de formuler un mandat. Or il n'y en avait pas, ni plus même trace.


« Alors, pour donner l'illusion de la représentation, on imagina des classes à représenter: d'abord des classes de censitaires qui furent formées en collèges électoraux pour représenter les intérêts de la propriété, - on en tira une Chambre des députés; puis on fit d'autres classements arbitraires de personnages plus ou moins qualifiés, plus ou moins influents - et on les installa en une Chambre des Pairs, que l'on essaya de rendre héréditaires. Mais ceci ne put tenir, parce que la consécration de droits héréditaires ne peut être que l'œuvre du temps, et qu'il n'est pas plus au pouvoir d'un décret de les créer que de les supprimer en un jour.


« Dès lors, la Chambre des Pairs ne fut plus, même théoriquement, un corps représentatif mais un Conseil de couronne de qui elle émanait, et le régime représentatif, à peine restauré en façade, s'écroula comme un édifice sans bases et sans plan. A partir de ce moment il n'est plus question de représentation de classes ni d'intérêts, et on entre, avec l'introduction du suffrage universel, dans la période chaotique.


« Mais un abus était né au temps du régime parlementaire: la constitution d'un pouvoir irresponsable et omnipotent, toujours prêt à s'emparer du gouvernement de l'état, mais incapable de lui imprimer une direction suivie; la confusion des attributions du pouvoir au sommet, la désorganisation de ses rouages à la base: je veux parler de la responsabilité ministérielle, ou plutôt de la manière dont elle est entendue et pratiquée en vertu d'une constitution qui n'est, que je sache, écrite nulle part, mais parait d'autant plus sacro-sainte. - chose bizarre, dans un pays surtout qui préluda à sa grande Révolution en réclamant une constitution écrite.


« Dans le système constitutionnel, -puisque c'est ainsi qu'il s'appelle, comme s'il ne pouvait y avoir d'autre constitution- ce n'est pas le chef nominal de l'état, c'est le parlement qui gouverne par le moyen d'un ministère à sa discrétion. Dans les pays où le parlement est la représentation de forces ou d'intérêts permanents, il se crée des courants constants, dont la lutte se déroule sans brusques incidents ni surprises. Mais dans ceux où le parlement ne représente rien que la faveur des foules et n'émane que d'un suffrage plus ou moins universel et inorganisé, tout est éphémère comme le sont les impressions de la multitude. [...] c'est la démagogie pure, -qu'elle s'exerce sur la place publique comme dans les cités anciennes ou dans des palais qui sont comme des Bourses. -"les institutions ont corrompu les hommes", a dit, lors d'un scandale encore mal étouffé, une haute parole. [...] il est fatal que les électeurs corrompent le député par leurs exigences et que celui-ci corrompe ses électeurs par ses complaisances, depuis que, de contrôleur du gouvernement, il est devenu participant.


« Les lois n'en sont pas moins viciées que les mœurs, parce que dans le système une question ne se présente jamais à la délibération par son principe, mais par les conséquences du vote qu'elle entrainera. C'est en cela que consiste le parlementarisme, - mot que l'on emploie souvent, toujours en mauvaise part, mais sans se rendre assez compte du phénomène qu'il désigne; - on pourrait le caractériser par l'appellation d'ataxie politique.


« Pour n'en prendre qu'un exemple, ce fut l'état de la France dans les dernières années du second Empire, où l'on ne put ni maintenir la paix ni préparer la guerre. »[14]


La Tour du Pin nous explique donc qu’en raison de la destruction des corporations, de la corruption des élites et du travail de sape permanent de l’idéologie révolutionnaire, les tentatives de représentativité politique depuis la Révolution ont échoués lamentablement. Plus encore, selon l’auteur ces échecs seraient inhérents à la démocratie moderne, atteinte d’une pathologie incurable…


La schizophrénie démocratique

A l'origine, les athéniens définissaient la démocratie comme le régime politique au sein duquel le peuple gouverne directement. Cela signifie tirage au sort, rotation des fonctions politiques, incitation à la participation, valorisation des vertus civiques de la citoyenneté[15], etc… En somme, il s’agit de "l’autogouvernement immédiat du peuple". C’est sympa à l’échelle d’une ville, mais irréalisable à l’échelle d’un Etat.


C’est pourquoi d’habiles penseurs ont eu l’idée de proposer une légère modification : la démocratie sera dorénavant "l’établissement, à partir du peuple, d’organes dirigeants, agissant par eux-mêmes, mais pour le peuple et au nom du peuple, tout en étant responsable devant lui."[16] . Cela signifie que le peuple délègue le pouvoir aux autorités (Maritain dira qu’il en est le "vicaire"). Avec, bien entendu, tout ce que le concept de "souveraineté du peuple" implique comme confusion, on en a parlé dans cet article.


Ces filous appelèrent ça la démocratie "représentative", ou démocratie "médiate", ou encore démocratie "indirecte". Bref c’est une démocratie sans être une démocratie. Seulement le problème c’est que pour le commun des mortels que nous sommes, le tour de passe-passe est passé inaperçu. Nous pensons toujours être en démocratie directe, et nous le revendiquons, quand bien même cela paralyserait le fonctionnement du gouvernement… C’est un problème parce que « chaque élément de démocratie immédiate qui se trouve introduit dans son schéma d'organisation possède [à nos yeux] une légitimité plus grande et représente "un plus de démocratie"[17]


C’est un peu comme un chat qu’on féliciterait à chaque fois qu’il essaye de se faire passer pour un crapaud : tout ce que le peuple approuve dans le régime court-circuite l’Etat. La démocratie représentative est une contradiction dans les termes. Ce paradoxe conduit (à son insu) Jean-Marie Denquin à critiquer la notion de "crise de représentation" :


« La notion de crise de la représentation, sans cesse invoquée aujourd’hui, repose sur une double illusion. Le malaise dont elle est censée rendre compte est en effet inhérent aux sociétés politiques modernes et n’implique aucune remise en cause des mécanismes représentatifs. Inhérent, car cette "crise" ne traduit pas une dégradation conjoncturelle mais une tension structurelle entre les diverses acceptions du terme "représenter". Le système représentatif n’en est cependant pas affecté car on ne lui connaît pas d’alternative. Il tend même à se renforcer dans les faits, bien que son ambiguïté propre, conjuguée aux incertitudes qui affectent la notion de démocratie, brouillent les repères et rendent sa définition juridique de plus en plus difficile. »[18]


Ce qu'il faut retenir dans cet extrait, c'est que la "crise de représentation" est structurelle au régime de la démocratie moderne: en gros le gouvernement du peuple, par le peuple, et pour le peuple est impossible car ce n'est pas le rôle de l'autorité que de faire l'unanimité. Le rôle de l'autorité est de voir ce qu'implique la poursuite du bien commun, que les citoyens eux-mêmes ne sont souvent pas en mesure de déceler à leur niveau, et de guider la nation vers l'accomplissement de cet objectif.


Conclusion

Le propre d'un état est la coordination par strates depuis l'autorité nationale jusqu'au citoyen. Ces strates sont nécessaires à cause de la taille de l'Etat. En démocratie directe, où il n'y a pas d'intermédiaire entre le citoyen et le gouvernement, ces strates n'existent pas. Voilà pourquoi la démocratie ne peut se réaliser qu'à une échelle humaine, dans une petite ville. Ces strates, vous l'aurez compris, sont autant d'échelons de la représentation. Autrement dit, quand il y a représentation il y a strates: il n'y a donc pas, par conséquent, démocratie. On voit que la démocratie dite "représentative" n'est qu'une astuce de langage qui associe deux termes incompatibles: la démocratie et la représentation.


En fait, la représentation de l'intérêt des citoyens n'est pas une nouveauté moderne, c'est une nécessité inhérente à tout régime politique - car un régime qui ne prend pas un tant soit peu l'intérêt de ses citoyens en compte ne fait que nourrir des germes de dissidence. Ce qui est nouveau dans les démocraties modernes, en revanche, c'est la façon de représenter. Tandis qu'auparavant les organes représentatifs étaient en quelque sorte sur mesure (parce que lentement nés de la nécessité historique), dorénavant la représentation fonctionnera de façon littérale, c'est-à-dire quantitative. On a vu que c'était l'occasion d'une belle foire d'empoigne, qui n'a fait que lâcher la bride à la ploutocratie, au règne de l'argent.


Cette ploutocratie s’est quand même donnée les parures d’une démocratie, et le peuple l’a prise au mot: c’est par la pression des ouvriers qu’est ensuite né le suffrage universel, façon bien utile de court-circuiter le gouvernement. On se retrouve donc avec d’un côté, une démocratie "représentative" libérale, et de l’autre des éruptions sporadiques de démocratie "directe", qui nourrissent le socialisme et l’anarchisme.


Depuis la Révolution, le gouvernement politique oscille entre la recherche d'efficacité et la quête de l'unanimité. C’est la schizophrénie démocratique : l'Etat fonctionne en dépit des principes dont il se fait le héraut. Et cette schizophrénie s’intensifie : nous ne voulons lâcher ni la démocratie, ni l’efficacité politique. Nous ne voulons concéder aucun équilibre entre la liberté et l’autorité. La société s’écartèle donc insensiblement.


En 1936, Stanley Baldwin a déclaré devant la Chambre des communes : "une démocratie est toujours en retard de deux ans sur le dictateur."[19] Dans son discours, le premier ministre britannique expliquait justement qu’il n’avait pas pris les dispositions nécessaires concernant la sécurité nationale face à la menace nazie par peur de ne pas être réélu. Ça a le mérite d’être honnête. Il ne semble pas possible de sortir de cet espèce de cul-de-sac moderne, où le peuple est condamné à espérer un surhomme capable de mobiliser l’inertie générale tout en préservant la susceptibilité "démocratique". Jamais les rênes du pouvoir n’ont été si difficiles à manier.


Il suffit de voir la politique du général de Gaulle pour comprendre cela. Son objectif était de ramener la République à un ordre social chrétien, le seul ordre social susceptible d'être réellement efficace et juste[20]. Qu’a-t-il fait ? Il a centralisé le pouvoir au maximum, tout en usant -d'aucuns diraient en abusant- de ce hochet démocratique qu'est le suffrage universel direct. Il a poussé aussi loin que possible le paradoxe des démocraties modernes, en renforçant l'autorité tout en donnant l'illusion d'une démocratie. Il a prit, on pourrait dire, le jeu de la démocratie moderne pour ce qu'elle est: une démagogie. C'est d'ailleurs intéressant de voir comme beaucoup de français ont accepté de jouer ce jeu en toute connaissance de cause. Ça a fonctionné relativement bien tant que le peuple croyait au surhomme, mais la plèbe (à commencer par les jeunes) a fini par se lasser, et le régime s’est étiolé.


Comme pour Alexandre le Grand, Charlemagne, Louis XIV, Napoléon, la volonté d’un hercule - fut-il soucieux du bien commun de son peuple - ne suffit pas pour pérenniser une politique. Beaucoup de penseurs - et c’est l’une des rares questions politiques sur lesquelles Maritain et La Tour du Pin pourraient tomber d’accord - demandent instamment à ce que la société moderne quitte cette vaine parure de la démocratie. Chacun sollicite un mélange de divers régimes politiques. Nous avons déjà évoqué les vues du sociologue Le Play repris par La Tour du Pin : la démocratie dans la commune, l’aristocratie dans la province et la monarchie dans l’Etat.


Les préconisations politiques de La Tour du Pin ont été critiquées, notamment pour deux raisons : d’une part, la monarchie semble irrémédiablement associée à l’absolutisme - tout comme la démocratie est censée détenir le monopole exclusif de la représentation. De ce point de vue le lavage de cerveau Républicain a été efficace, on ne peut pas le nier.


D’autre part, et c’est là le point crucial, La Tour du Pin nous fait comprendre que pour qu’un régime politique fonctionne, il faut des disparités structurelles entre les citoyens. Ces disparités ne peuvent pas seulement être de l'ordre du statut temporaire, elles doivent être générationnelles afin que le rôle si particulier de certains citoyens (comme les juges ou les pairs) soit davantage qu’un simple choix professionnel et devienne le fruit d’une vocation familiale, avec toute la culture et la compétence qui vont avec. Sans la contrarier complètement, cela implique une moins grande mobilité sociale. En appuyant la structure de l’Etat sur les familles, la notion de bien commun à l’échelle de l’Etat devient plus concrète pour les individus. Enfin, si l’on ajoute à cela le maillage professionnel corporatif, duquel proviendraient des représentants chargés de débattre des intérêts économiques de la nation en toute connaissance de cause, on parvient à un régime à la fois ancré dans le temps et réellement représentatif.


La difficulté qui se pose depuis la Révolution et depuis la destruction de l’ordre social est de savoir comment faire perdre aux citoyens cette illusion d'un idéal d’égalité absolue, car c’est cette idole théorique qui sape sans cesse l’ordre politique et social concret. Faire le deuil de l’individualisme et arrêter de croire à la main invisible de Smith est indispensable si l’on souhaite commencer à réfléchir concrètement aux moyens nécessaires pour édifier un Etat plus juste, au sein duquel chaque citoyen est naturellement encouragé à œuvrer pour le bien commun. Cela implique d'admettre la nécessité de l'autorité...


Je vous propose pour finir un petit coup de tazer de la part du pape saint Pie X, provenant d'une lettre adressée aux évêques français le 25 août 1910 pour condamner le mouvement du Sillon :


« Si le peuple demeure le détenteur du pouvoir, que devient l’autorité ? Une ombre, un mythe ; il n’y a plus de loi proprement dite, il n’y a plus d’obéissance. Le Sillon l’a reconnu, puisqu’en effet il réclame, au nom de la dignité humaine, la triple émancipation politique, économique et intellectuelle, la cité future à laquelle il travaille n’aura plus de maîtres ni de serviteurs ; les citoyens y seront tous libres, tous camarades, tous rois. Un ordre, un précepte, serait un attentat à la liberté ; la subordination à une supériorité quelconque serait une diminution de l’homme, l’obéissance une déchéance. Est-ce ainsi, vénérables frères, que la doctrine traditionnelle de l’Église nous représente les relations sociales dans la cité même la plus parfaite possible ? Est-ce que toute société de créatures dépendantes et inégales par nature n’a pas besoin d’une autorité qui dirige leur activité vers le bien commun et qui impose sa loi ? Et si dans la société il se trouve des êtres pervers (et il y en aura toujours), l’autorité ne devra-t-elle pas être d’autant plus forte que l’égoïsme des méchants sera plus menaçant ? Ensuite, peut-on dire avec une ombre de raison qu’il y a incompatibilité entre l’autorité et la liberté, à moins de se tromper lourdement sur le concept de la liberté ? Peut-on enseigner que l’obéissance est contraire à la dignité humaine et que l’idéal serait de la remplacer par « l’autorité consentie » ? Est-ce que l’apôtre Saint Paul n’avait pas en vue la société humaine à toutes ses étapes possibles, quand il prescrivait aux fidèles d’être soumis à toute autorité ? Est-ce que l’obéissance aux hommes en tant que représentants légitimes de Dieu, c’est-à-dire en fin de compte l’obéissance à Dieu abaisse l’homme et le ravale au-dessous de lui-même ? Est-ce que l’état religieux fondé sur l’obéissance serait contraire à l’idéal de la nature humaine ? Est-ce que les saints, qui ont été les plus obéissants des hommes, étaient des esclaves et des dégénérés ? Est-ce qu’enfin on peut imaginer un état social où Jésus-Christ revenu sur terre ne donnerait plus l’exemple de l’obéissance et ne dirait plus : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » ?»[21]


Voilà, c'est un peu fort mais au moins c'est dit.


Lisez, méditez, agissez! A la semaine prochaine les amis!

[1] Y. Dubigeon, Démocratie et représentation, mythe d’un mariage naturel, revue Projet 2020/5 n°378, p.27 [2] Au moment de la Révolution, ce terme désigne essentiellement les nobles. (Note de bibi) [3] Attention, la ploutocratie ne désigne pas un régime politique où le chien de Mickey gouverne. C’est un régime où l’argent gouverne. Même si le groupe Disney peut provoquer l’équivoque, il ne faut pas confondre. On se concentre. (Note de bibi) [4] R. de la Tour du Pin, Vers un ordre social chrétien, éditions du trident, 1987, p.175 [5] Ibid, p.175 [6] Ibid, p.177 [7] Ibid, p.177 [8] Ibid, p.178 [9] Ibid, pp.179-180 [10] Léon XIII, encyclique rerum novarum, 15 mai 1891 [11] Le césarisme désigne une dictature s’appuyant sur le peuple. Là-dessus, Aristote nous avait averti : la démocratie dévie très facilement vers la tyrannie… (note de bibi) [12] Ibid, pp. 180 181 [13] Il s’agit de Charles X. (Note de bibi) [14] R. de La Tour du Pin, Op. Cit, pp. 198-199. [15] Y. Dubigeon, Op. Cit, p.28 [16] Ernst Wolfgang Böckenförde, « Démocratie et représentation : pour une critique du débat contemporain », Trivium, 16 | 2014, p.2 [17] Ibid, p. 3 [18] Jean-Marie Denquin « Pour en finir avec la crise de la représentation », Jus Politicum, n° 4 [19] Stanley Baldwin, cité par Winston Churchill dans ses mémoires (la deuxième guerre mondiale, édition Plon, tome 1, p.220) [20] Edmond Michelet, ministre de Charles de Gaulle, dira en 1970 : « s’il est un personnage que le général de Gaulle connaît mieux que Marx, c’est peut-être le très ignoré aujourd’hui La Tour du Pin. »

[21] Saint Pie X, Lettre aux évêques français du 25 août 1910 Le mouvement du Sillon est un mouvement catholique qui a suivi avec un peu trop de vigueur le ralliement Républicain encouragé par Léon XIII. Il semble que les membres de ce mouvement aient fini par rejeter toute forme d'autorité hiérarchique pour promouvoir une espèce de socialisme chrétien, d'où la véhémence de saint Pie X.