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De Bergson à Lupin

« […] des machines qui marchent au pétrole, au charbon, à la «houille blanche » et qui convertissent en mouvement des énergies potentielles accumulées pendant des millions d'années, sont venues donner à notre organisme une extension si vaste et une puissance si formidable, si disproportionnée à sa dimension et à sa force, que sûrement il n'en avait rien été prévu dans le plan de structure de notre espèce : ce fut une chance unique, la plus grande réussite matérielle de l'homme sur la planète. Une impulsion spirituelle avait peut-être été imprimée au début : l'extension s'était faite automatiquement, servie par le coup de pioche accidentel qui heurta sous terre un trésor miraculeux.

 

« Or, dans ce corps démesurément grossi, l'âme reste ce qu'elle était, trop petite maintenant pour le remplir, trop faible pour le diriger. D'où le vide entre lui et elle. D'où les redoutables problèmes sociaux, politiques, internationaux, qui sont autant de définitions de ce vide et qui, pour le combler, provoquent aujourd'hui tant d'efforts désordonnés et inefficaces : il y faudrait de nouvelles réserves d'énergie potentielle, cette fois morale.

 

« Ne nous bornons donc pas à dire, comme nous le faisions plus haut, que la mystique appelle la mécanique. Ajoutons que le corps agrandi attend un supplément d'âme, et que la mécanique exigerait une mystique. Les origines de cette mécanique sont peut-être plus mystiques qu'on ne le croirait ; elle ne retrouvera sa direction vraie, elle ne rendra des services proportionnés à sa puissance, que si l'humanité qu'elle a courbée encore davantage vers la terre arrive par elle à se redresser, et à regarder le ciel. »[1]

 

N’est-ce pas splendide ? La voix d’un homme de bonne volonté face à ce monde qui s’emballe. On pourrait y associer les voix de bien d’autres penseurs du début du siècle précédent, comme Gaston Tessier qui répète inlassablement aux pontes du capitalisme et du socialisme : « l’homme ne se nourrit pas seulement de pain ». La profusion matérielle qui a suivi la révolution industrielle a comme saturée notre soif matérielle, et notre société si aboutie techniquement nous pousse à crier famine, à chercher le « supplément d’âme » dont parle ici Bergson.

 

Aujourd’hui j’aimerais que l’on redécouvre ensemble, précisément dans cette perspective d’un « supplément d’âme », l’œuvre de Maurice Leblanc. Car les aventures de son célèbre héros Arsène Lupin seraient finalement bien peu de chose si l’on en exceptait la dimension « spirituelle ». Le gentleman cambrioleur se place en effet comme le défenseur de ce supplément d’âme à l’égard de la société ; il n’a de cesse de prouver que la force de l’esprit supplante celle des muscles, que la raison bassement matérielle ne peut rien contre les arguments psychologiques.

 

Ainsi, Maurice Leblanc met au premier plan dans ses intrigues la réalité psychique, la rapprochant de la réalité physique – au point parfois de la dépasser. L’auteur insiste tout particulièrement sur le fait que Lupin est maître de son destin par la seule force de son esprit, qu’il déjoue sans cesse la fatalité grâce à ses capacités, mais surtout à sa volonté de fer. Et tout s’inverse : tel ou tel dénouement est affirmé comme inéluctable, absolument certain uniquement parce qu’il résulte de la motivation des protagonistes, uniquement parce qu’ils le veulent.

 

Alors que les sciences expérimentales affirment haut et fort que l’homme est sujet au déterminisme psychique, que ses faits et gestes sont prévisibles statistiquement, L’aventurier bouleverse avec ironie et élégance les pronostics. La volonté brise ces automatismes qui gouvernent le monde et dont parle Bergson. Arsène est la preuve vivante que les vertus humaines libèrent l’homme du déterminisme.

 

Bien sûr, on a là un sacré lascar, filou sans vergogne lorsqu’on touche à son magot. Arsène n’est pas un saint, loin s’en faut. Mais il a une santé qu’on envie, une volonté qui suscite l’admiration, une capacité à « regarder vers le ciel » qui, paradoxalement pour un voleur, nous aide à dédaigner le matériel, à œuvrer pour ce supplément d’âme.

 

On ne vante pas un auteur en lui coupant la parole, aussi permettez-moi de finir avec un échantillon de la verve de Maurice :

 

« Avez-vous jamais songé à ce qu’il y a d’original et d’imprévu dans ce groupement d’êtres qui, la veille encore, ne se connaissaient pas, et qui, durant quelques jours, entre le ciel infini et la mer immense, vont vivre de la vie la plus intime, ensemble vont défier les colères de l’Océan, l’assaut terrifiant des vagues, la méchanceté des tempêtes et le calme sournois de l’eau endormie ?

 

« C’est, au fond, vécue en une sorte de raccourci tragique, la vie elle-même, avec ses orages et ses grandeurs, sa monotonie et sa diversité, et voilà pourquoi, peut-être, on goûte avec une hâte fiévreuse et une volupté d’autant plus intense ce court voyage dont on aperçoit la fin au moment même où il commence.

 

« Mais, depuis plusieurs années, quelque chose se passe qui ajoute singulièrement aux émotions de la traversée. La petite île flottante dépend encore de ce monde dont on se croyait affranchi. Un lien subsiste, qui ne se dénoue que peu à peu en plein Océan, et peu à peu, en plein Océan, se renoue. Le télégraphe sans fil ! appel d’un autre univers d’où l’on recevrait des nouvelles de la façon la plus mystérieuse qui soit ! L’imagination n’a plus la ressource d’évoquer des fils de fer au creux desquels glisse l’invisible message. Le mystère est plus insondable encore, plus poétique aussi, et c’est aux ailes du vent qu’il faut recourir pour expliquer ce nouveau miracle.

 

« Ainsi, les premières heures, nous sentîmes-nous suivis, escortés, précédés même par cette voix lointaine, qui, de temps en temps, chuchotait à l’un de nous quelques paroles de là-bas. Deux amis me parlèrent. Dix autres, vingt autres nous envoyèrent à tous, au travers de l’espace, leurs adieux attristés ou souriants.

 

« Or, le second jour, à cinq cents milles des côtes françaises, par une après-midi orageuse, le télégraphe sans fil nous transmettait une dépêche dont voici la teneur :

 

« Arsène Lupin à votre bord, première classe, cheveux blonds, blessure avant-bras droit, voyage seul, sous le nom de R… »

 

« À ce moment précis, un coup de tonnerre violent éclata dans le ciel sombre. Les ondes électriques furent interrompues. Le reste de la dépêche ne nous parvint pas. Du nom sous lequel se cachait Arsène Lupin, on ne sut que l’initiale.

 

« Il se fût agi de toute autre nouvelle, je ne doute point que le secret en eût été scrupuleusement gardé par les employés du poste télégraphique, ainsi que par le commissaire du bord et par le commandant. Mais il est de ces événements qui semblent forcer la discrétion la plus rigoureuse. Le jour même, sans « qu’on pût dire comment la chose avait été ébruitée, nous savions tous que le fameux Arsène Lupin se cachait parmi nous.

 

« Arsène Lupin parmi nous ! l’insaisissable cambrioleur dont on racontait les prouesses dans tous les journaux depuis des mois ! l’énigmatique personnage avec qui le vieux Ganimard, notre meilleur policier, avait engagé ce duel à mort dont les péripéties se déroulaient de façon si pittoresque ! Arsène Lupin, le fantaisiste gentleman qui n’opère que dans les châteaux et les salons, et qui, une nuit, où il avait pénétré chez le baron Schormann, en était parti les mains vides et avait laissé sa carte, ornée de cette formule : « Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur, reviendra quand les meubles seront authentiques ». Arsène Lupin, l’homme aux mille déguisements : tour à tour chauffeur, ténor, bookmaker, fils de famille, adolescent, vieillard, commis-voyageur marseillais, médecin russe, torero espagnol !

 

« Qu’on se rende bien compte de ceci : Arsène Lupin allant et venant dans le cadre relativement restreint d’un transatlantique, que dis-je ! dans ce petit coin des premières où l’on se retrouvait à tout instant, dans cette salle à manger, dans ce salon, dans ce fumoir ! Arsène Lupin, c’était peut-être ce monsieur… ou celui-là… mon voisin de table… mon compagnon de cabine… »[2]

 

Bonne lecture, les amis !


[1] Henri Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion (1932), PUF, Quadrige, 1984, pp. 330-331.

[2] Maurice Leblanc, Arsène Lupin gentleman-cambrioleur Pierre Lafitte et Cie, 1907, pp.15-19

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