• Ratatouille

Du trou noir à la fontaine blanche

Commentaire du texte de Molinié Du trou noir à la fontaine blanche (le texte original est téléchargeable en fin d'article). A partir de la page 5 du texte de Molinié, le commentaire change d'aspect et suit pas à pas le texte (paragraphes en italiques). La forme est longue et laborieuse, en fait je restitue ici les mails qui ont été envoyés à l'été 2020. Chaque semaine, deux pages du texte de Molinié sont commentées, d'où l'aspect éparse du présent article. Mais si vous avez du courage et du temps, je suis sûr que vous trouverez quelque pépite...


Pages 1 et 2

Dans cette première partie, Molinié va faire… du Molinié, si je puis dire. On retrouve son engouement pour les labyrinthes, où il nous promène jusqu’à nous exposer avec d’autant plus de puissance à une conclusion simple et lumineuse. Mais pour arriver jusque-là, pour se laisser guider, il faut de la patience.

J’ai l’impression qu’il ne s’agit pas seulement là d’un style, mais d’une réalité.


Aujourd’hui, nous sommes gavés de certitudes entre les technologies de l’information (google sait tout) et ce relativisme ambiant (où tout le monde a raison). Alors, le fait de nous heurter aux mystères que recèle notre foi c’est la meilleure pédagogie pour nous ouvrir les oreilles. Tant que nous refusons le paradoxe d’un Christ vrai Dieu ET vrai homme, tant que nous refusons d’admettre que cela nous concerne à chaque instant de notre quotidien, nous fermons la porte à la grâce.


Molinié se situe en permanence entre la sagesse du monde et celle de Dieu, il prend plein d’éléments de notre quotidien, plein d’idées lambda apparemment anodines, et les pousse à fond jusqu’à les hisser à la folie de Dieu. C’est la conversion de notre intelligence qui est en jeu, ce qui est vital.


Donc. Pas de panique : ce texte est déconcertant, mais justement c’est l’objectif, et il faut l’accepter sans se rétracter ou se résigner. L’idée n’est pas de tout comprendre, mais de côtoyer la pensée de l’auteur, de s’en imprégner, pour finalement admettre du bout des lèvres qu’on ne va pas assez loin dans nos réflexions, et qu’on a besoin d’aide pour avancer à partir d’un certain point.


Ici, Molinié nous encourage à convertir notre intelligence à la vue de l’appel de nos frères au sacerdoce et dans les ordres. Ne détournons pas notre regard de ce signe, le plus contradictoire qui soit. Le Royaume des Cieux se manifeste par ces vocations radicales, comment inclure ce que cela signifie à nos petites habitudes quotidiennes ? Peut-être est-ce l’inverse, peut-être notre seule chance serait d’être inclus dans la vie du Royaume de Cieux ?


Pages 3 et 4

Dans l’extrait d’aujourd’hui, Molinié aborde la circumincession, un gros mot essentiel pour chacun de nous. Ce n’est ni plus ni moins que la relation trinitaire, à laquelle nous sommes tous appelés. Il s’agit de s’imprégner du paradoxe suprême : être infiniment unis (un seul Dieu) tout en étant infiniment unique (trois personnes distinctes). Le mystère de la transcendance qui rejoint l’immanence. Distinguer pour unir.


Ça parait très théorique dit comme ça, mais en tant que psy je peux confirmer qu’il n’y a pas d’autre dynamique humaine. « Qui suis-je ? » et « Comment être en lien avec les autres ? », voilà les deux questions qui nous taraudent, les deux mouvements de nos cœurs. Concrètement, les psychopathologies naissent du biais de l’un de ces deux élans: le désir de se dissoudre (l’immanence, l’élan de communion) peut conduire à un vide identitaire, une personnalité entièrement dépendante de son entourage ; et le désir d’être Le Seul (la transcendance, l’élan spirituel) peut conduire au narcissisme, à l’égocentrisme… Lamartine décrit bien cette complexité de l’homme : « Borné dans sa nature, infini dans ses vœux, l’homme est un dieu tombé qui se souvient des Cieux ». Comme toujours, la tentation est dans l’excès, et la vertu dans l’équilibre de ces élans.


Le défi que se pose Molinié cette semaine c’est de voir comment d’autres religions (l’Hindouisme, le Boudhisme et l’Islam) cultivent ces élans du cœur. Si j’ai tout bien compris, l’Hindouisme et le Boudhisme décollent dans la communion divine en posant un lapin à notre nature humaine incarnée, qui n’est qu’un boulet. L’Islam, lui, fait l’inverse : On est sur Terre, le big boss est là-haut et pas question de se dissoudre dans quoi que ce soit. Chacun chez soi. L’idée c’est de se laisser édifier par la vérité de ces élans, en comprenant combien ils répondent chacun à notre nature et à notre vocation.


L’auteur ne manque pas d’ambition, et justement il nous demande de comprendre la nécessité de cette ambition. La semaine dernière, il nous a aidés à ouvrir les oreilles à force de mystère. Cette semaine, il ne change pas son fusil d’épaule, et lance comme un pavé dans la mare le mystère de l’infini et de nous, qui sommes finis. Autant dire qu’on n’a pas fini. MDR. Et le voilà qui revient à la charge, en nous exhortant à ne pas nous extirper de ce paradoxe.

Nous avons deux attitudes possibles face à ces mystères :

- étouffer l’angoisse en sautant directement aux réponses toutes faites qu’on a appris dans notre catéchisme. Ça répond au besoin de notre intelligence, c’est plus rapide, ça fait moins mal et on s’adapte mieux à la société.

- Vivre à fond la question, le mystère, en coupant nos ceintures de sécurité. Vivre à fond la question comme des enfants, au final. Et reconnaitre que toute forme de réponse ne nous viendra pas de nous-même. Ça change tout : on cesse de s’accaparer la réponse des autres qui va bien, et on plonge la tête dans l’aventure de notre rencontre avec le Christ. Parce que c’est une réponse vivante qui nous attend, et il en va de notre conversion. Pas rien, ça.


Voilà. C’est une distinction qui semble un peu légère, de surface, mais en fait c’est la même distinction qu’il y a entre sainte mère Teresa qui parle des pauvres, et Michel Onfray qui parle des pauvres. Tous deux sont d’accord pour dire que c’est douloureux d’être pauvre. Mais c’est quand même pas la même chose de l’entendre de l’un ou de l’autre. L’un des deux orateurs offre une présence incomparable, le résultat d’une vie intérieure qui ne se dérobe pas aux mystères. C’est pas Michel.


Nous avons tort de croire qu’en évitant de trop penser à ces paradoxes, on préserve notre foi. Il faut être persuadé que le plus grand risque pour notre foi, c’est de la laisser sur l’étagère comme un acquis, une connaissance. Non, c’est plutôt une aventure intérieure de la plus haute importance pour la santé de notre âme. Bien sûr, il ne s’agit pas d’exciter une curiosité malsaine envers tous ce qui attaque notre foi .Molinié parlait justement il y a deux semaine dans son hymne à l’humilité de ne pas nous « précipiter dans la misère et la maladie », mais d’avancer avec calme, et même joyeusement, avec Marie. Les mystères de notre foi ne sont pas des nuages d’obscurité réservés aux théologiens, ce sont des lieux de rencontre avec le Christ, des lieux de fécondité immense. Notre vie nous conduit sans cesse devant ces mystères (des saints, de l’incarnation, de l’eucharistie, de l’infini…). Sans les rechercher et attiser notre masochisme, il ne faut pas non plus nous écarter de ces questions.


Pages 5 et 6

Cette semaine, je vais modifier la forme de mon commentaire. Je pense que ce sera plus lisible si je commente au fur et à mesure, par bribes rédigées en italique.

Aujourd’hui, Molinié atteint des sommets. Quelle audace !


« A partir de maintenant nous irons de folie en folie, et d'obscurité en obscurité. Première folie et première obscurité : les trois Personnes se fondent dans une étreinte infinie qui respecte parfaitement leur distinction, elle-même infinie. Le Père aime le Fils en tant qu'ils sont un seul Dieu, mais il aime aussi le Fils en tant que Fils, infiniment distinct de Lui. Et le Fils aime le Père de la même façon. En outre, comme l'amour humain nous en offre une pâle image, le Père et le Fils, étant amoureux l'un de l'autre, sont amoureux aussi de "Leur Amour", qui est Unique, et constitue la troisième Personne de la Sainte Trinité, séduite à son tour par le visage du Père et du Fils, comme une Mère l'est par ses enfants. »


Ici, Molinié décrit la circumincession dont nous avons parlé la semaine dernière, et la vocation de l’amour humain, appelé à rejoindre l’amour trinitaire.


Le Père et le Fils sont fascinés par la splendeur de leur divinité, mais aussi par la splendeur de leur distinction, et la splendeur du Saint-Esprit, qui est "Leur Amour". Il ne faut pas croire qu'ils s'y habituent, comme nous nous habituons à tout: on s'imagine trop facilement que la beauté de Dieu le laisse assez calme, puisqu'elle est à son niveau. Mais la stupeur de l'éblouissement qui nous attend lorsque nous entrerons dans la Fontaine blanche est bien peu de chose à côté de l'extase et de la délectation dans laquelle Dieu jouit d'être Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit.


Donc l’effet de cet échange éternel et infini d’Amour n’est rien de moins que l’émerveillement, qui touche même la Trinité. Intéressant, ça. Ça voudrait dire que pour nous aussi, l’émerveillement ne serait pas incompatible avec l’habitude mais qu’il résulterait de la radicalité du don et de l’accueil dans nos relations.


Nous sommes incapables de penser ces choses sans y mettre un peu de hiérarchie. Le Père est le Principe des deux autres Personnes, le fondement du jeu trinitaire - mais le Saint-Esprit en est le fruit ultime. Le Père a la beauté de la Source, le Fils la beauté de l'Enfance, le Saint-Esprit celle de l'Amour réciproque - qui d'une certaine manière se présente à nos yeux comme la beauté suprême de la Sainte Trinité.


Il n’y a pas d’Amour sans différence, même - et surtout- dans la Trinité. Dans notre prière, nous sommes amenés à nous adresser à chacune de ces personnes en particulier.


Deuxième folie et deuxième obscurité : les Trois nous ont aimés éternellement. Cela signifie qu'ils ne se sont pas contentés d'Eux-mêmes. Les théologiens insistent beaucoup sur le fait que Dieu n'a pas besoin de nous, affirmation rigoureusement exacte, mais extraordinairement dangereuse pour notre grossièreté humaine. Si on la pousse jusqu'au bout, elle débouche dans le soupçon que Dieu ne nous aime pas vraiment : Il aime en nous l'occasion de manifester sa Gloire - dont aux yeux des théologiens Il est extrêmement jaloux, comme si on risquait de la lui enlever.


Ici, Molinié aborde nos liens avec la Trinité. Ou plutôt les liens de la Trinité avec nous. Comment une telle perfection et une telle immensité pourrait se faire du souci pour notre pauvre existence ? A priori ça aurait un lien avec la Gloire.


Ces théologiens distinguent bien la gloire intérieure, que les Trois se donnent réciproquement, et la gloire extérieure venant de la créature. Dans cette gloire extérieure les Trois se complaisent également, et ne tolèrent pas qu'on la perturbe par le péché: Ils éprouvent alors le besoin de "réparer" la brèche introduite dans l'Ordre divin en infligeant au coupable des châtiments épouvantables censés rétablir l'équilibre, et sauver la beauté de cette Gloire extérieure.

Dans cette perspective, il faut bien dire que Dieu ne nous aime pas vraiment : Il s'aime à travers nous, définis comme sa Gloire. Il s'aime en nous - comme on pourrait s'aimer dans une casserole sans aimer la casserole. Certes j'offre là une caricature, mais les théologiens sont-ils certains d'éviter efficacement tout soupçon d'une telle caricature dans leur esprit et celui des fidèles ? Ils soulignent même qu'il n'y a pas de relation réelle de Dieu à la créature : la relation n'est réelle que de la créature à Dieu, car ce serait une imperfection pour la divinité d'être le sujet d'une autre relation que les relations trinitaires.


Bon. Alors là, on est marrons : pas moyen d’être acteur dans cette démesure..? Comment participer à cet Amour, qui semble vital ? A priori c’est mal parti.


En stricte logique on ne peut pas dire qu'ils aient tort, mais la stricte logique a ses limites, qui définissent justement les "petites boîtes" dont se méfiait Anna. Enfermer Dieu dans notre logique, c'est enfermer l'Océan dans le trou de sable où un Ange faisait mine, devant Saint Augustin, de vouloir l'enfermer : "J'y arriverai bien, lui dit-il, avant que tu n'aies mis la Trinité dans ta tête."

La Trinité, Ses œuvres, Son Amour pour nous: rien de tout cela ne peut entrer dans notre tête si nous lui infligeons le lit de Procuste de nos petites idées avec leur grosse logique. Dire que Dieu nous aime, en stricte rigueur de termes, est une incongruité intolérable. Pour un théologien rigide, Dieu ne peut pas nous aimer vraiment, car Il ne peut pas être séduit par le néant: Il peut être condescendant, bienveillant, distributeur généreux de toutes les grâces qu'on voudra - mais tout cela par amour pour Lui-même et sa Gloire, non par amour pour nous.


Marche arrière toute, on serait allés trop loin ? Encore cette intelligence, qui butte sur le mystère. En tout cas la raison est incapable de justifier l’intérêt de Dieu pour ce que nous pourrions lui apporter de nous-même. Zut.


A quoi j'opposerai le cri de Thérèse, qui est celui de tous les saints: "Ah! Jésus, laisse-moi te dire que ton amour va jusqu'à la folie!" Devant le Dieu de la Bible, l'Eglise entière sent bien qu'il faut faire passer la logique après la lumière du trou noir dans lequel la Révélation emporte notre cœur et notre intelligence...


Victoire ! C’en est fallu de peu. On débranche l’intelligence, et on admire les faits : Dieu nous aime personnellement.


Donc Dieu nous aime, Il est séduit par notre néant et le respecte à l'infini. Toute la Révélation chrétienne est là, selon l'originalité qui la distingue définitivement de l'hindouisme, de l'Islam et du paganisme. Cette Révélation était latente dans le judaïsme, préparation offerte au peuple élu du "secret caché depuis le commencement des siècles": Dieu n'a pas pu se contenter d'être Dieu, Il a eu besoin de nous - non pour compléter sa perfection ou ajouter quoi que ce soit à sa Sagesse... mais pour être fou ("car la folie de Dieu est plus sage que la sagesse des hommes, et la faiblesse de Dieu est plus forte que les hommes", 1 Cor. 1,25). Dieu avait donc envie d'être fou - ou plutôt Il l'est de toute éternité, selon une dimension de son Amour que nous ne comprendrons jamais : l'Amour qu'Il a pour nous est le trou noir dans lequel nous devons nous enfoncer en perdant la tête, pour déboucher un jour dans la Fontaine blanche.


C’est une très bonne nouvelle pour nous. Mais notre intelligence en prend un coup quand même… Que choisir, folie divine ou sagesse mondaine ?


Et c'est là où il faut choisir: tuer les chrétiens... ou les suivre dans cette folie que je proclame au nom de leur Révélation - même si les théologiens font tout ce qu'ils peuvent pour l'assagir, l'affadir et la dissoudre: "Si le sel vient à s'affadir, il n'est plus bon à rien qu'à être jeté dehors et piétiné par les hommes..."


Chassez le naturel, il revient au galop. Donc on a la preuve de la déroute de notre intelligence, mais celle-ci s’obstine à revenir pour tout analyser, même chez les théologiens. Préserver cette folie dans le monde, c’est garder la saveur du sel.


La séduction que le néant exerce sur le Cœur de Dieu est aussi éternelle que lui, bien entendu. Dieu a toujours vu qu'en donnant l'existence à la créature dans sa nudité insondable, cette nudité ne perdra rien de la pauvreté qui fait son charme. Folie plus grande encore à nos yeux : la créature se distingue de Dieu à la manière dont les Trois se distinguent entre eux - sans le savoir bien entendu, puisque dans sa pauvreté elle ne sait rien.


L’abîme appelle l’abîme. Dieu est attiré par notre différence, et il nous cherche. Cela signifie que loin d’être de simples pantins dans les mains de Dieu, nous sommes profondément uniques grâce à notre pauvreté, et désirés en tant que tels. La classe.


Mais Dieu a vu aussi qu'Il pouvait l'éclairer, toujours sans qu'elle perde son charme, et qu'ainsi elle deviendrait en quelque sorte une quatrième personne de la Sainte Trinité, se distinguant des Trois par sa pauvreté même, qui fait son prix infini aux yeux de la folie divine. Alors Il a créé cette belle au bois dormant, avec l'intention de lui offrir la lumière sur le mystère dont je parle, afin qu'elle plonge éternellement dans les délices de l'étreinte qui règne entre les Trois.


Notre pauvreté n’est pas un obstacle à la vie en Dieu. Nous sommes appelés à rejoindre la circumincession, à intégrer la Trinité. Quel projet ! A cette lumière, les hurlements du démon lors de la victoire de la rédemption se comprennent. Quel honneur, quelle folie ! Quelle vocation…


Seulement, sans rien lui enlever de sa pauvreté, pour augmenter au contraire son prix infini, Il a voulu non seulement la respecter comme les Trois se respectent dans une humilité indicible, mais se rendre mendiant et dépendant de son néant. La mendicité, c'est l'œuvre du pauvre par excellence, son épiphanie en quelque sorte, ce qui lui donne aux yeux de Dieu une séduction incompréhensible: la mendicité de l'amour s'exerce entre les Trois, qui se demandent éperdument "veux-tu m'aimer?" dans une supplication indicible et indiciblement comblée. Et Dieu a éprouvé le besoin de pratiquer cette mendicité auprès de sa créature même, en lui demandant "veux-tu m'aimer?", et pas pour rire...! Mais dans une supplication elle-même assez pauvre pour que la créature ait réellement le pouvoir de répondre Oui ou Non à une telle supplication.


Ici on retrouve l’émerveillement initial, celui de la Trinité qui partage l’Amour dans un don et un accueil sans réserve. Dieu ne se joue pas de nous, il nous donne le choix en nous donnant la possibilité de le blesser au cœur par l’exercice de notre libre-arbitre. Quelle aventure !


Pages 7 et 8


Molinié reprend le projet magnifique et complètement fou d’un Dieu qui n’a d’autre ambition pour nous que de nous accueillir dans la Trinité.


"Nous pouvons croire ici que nous touchons le fond de la folie, mais cette folie n'a pas de fond, et nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Reste que celle-là est de taille, et qu'elle nous entraîne dans un gouffre épouvantable: car il s'agit tout simplement du mystère du Mal. Si la créature est vraiment libre d'accepter ou de refuser la supplication divine, certains diront Oui, et ce sera une splendeur inimaginable; les voleurs de Paradis pourront la connaître, mais ils n'en seront pas la source, alors que les bons Anges, et nous-mêmes si nous sommes fidèles, nous aurons réellement fait à Dieu le cadeau de notre cœur avec celui de notre liberté.


Puisque le plan de Dieu nous dépasse de très loin, nos misères importent peu dans la balance. On ne méritera jamais un tel honneur, alors à quoi bon s’échiner à la vertu quand le culot des mécréants les fait arriver au même endroit que nous ?


Mais comme Dieu n'est pas fou pour rire et ne fait pas mine, la liberté qu'Il nous offre n'est pas une plaisanterie: si nous avons le pouvoir d'offrir un Oui dont nous ne soupçonnons pas le prix, nous avons aussi le pouvoir de lui opposer un refus dont l'horreur dépasse toute imagination. Dieu accepte d'en prendre le risque, et j'avoue qu'aujourd'hui encore je n'arrive pas à comprendre cela - je n'arrive pas à accepter, de mon pauvre point de vue, le sérieux d'un tel risque.


Voici la tragicomédie du libre-arbitre. Nous laisser la responsabilité d’un choix pareil c’est comme miser sur la survie d’un funambule aveugle avançant au-dessus d’un lac de lave. On n’est pas près de comprendre…


Je l'accepte en faisant confiance, en fermant les yeux pour plonger dans le trou noir, qui débouche ici dans les ténèbres de l'enfer. Dieu a permis l'enfer, et quelque chose en moi a bien du mal à le Lui pardonner. Cette résistance est peccamineuse, je la renie, j'en demande pardon... mais je ne peux pas la supprimer. Je ne peux que l'offrir à la Miséricorde en la suppliant de la dissoudre... mais on ne me fera pas dire que j'accepte l'enfer.


Chacun est capable de refuser la vie pour accepter l’enfer. Quel sens peut avoir ce choix ? Nous ne méritons pas de vivre avec Dieu, mais il est inconcevable que nous puissions vivre sans lui. Pourtant c’est possible. Comment garder confiance ?


Et je sais au fond de moi que Dieu, à sa façon, ne l'accepte pas non plus. Je ne me permets pas pour autant de rêver qu'il soit vide, comme tant de docteurs et de pasteurs se plaisent à le rêver aujourd'hui pour leur confort. Je ne veux pas de ce confort, je veux souffrir avec Dieu, et comme Lui, des conséquences de sa folie ; je veux aimer cette folie en aimant la souffrance qu'elle provoque en moi, car je soupçonne qu'elle est bien faible au regard de celle qu'elle provoque en Lui.


L’enfer est donc une réalité qui blesse Dieu au plus profond de Lui-même. Nier cette possibilité c’est nier le libre-arbitre, et sortir de la folie de Dieu. Dans cette perspective, vivre est un jeu atroce qu’il nous faut jouer en étant conscients des enjeux.


Donc certains Anges ont dit Oui et certains ont dit Non devant la mendicité de Dieu. Faut-il expliquer pourquoi et comment ? C'est bien difficile, et je ne m'y risquerai qu'en tremblant. L'Eglise a réfléchi sur ce mystère, pas assez à mon goût, peut-être pas non plus au goût de Dieu: voilà pourquoi je vais essayer d'y jeter mes forces, en demandant pardon d'avance au lecteur pour les fatigues que je lui imposerai.


Comment est-il possible de refuser Dieu ? Qu’est-il arrivé aux anges déchus pour qu’ils fassent un choix si ignoble ?


Quand on se penche sur les formes les plus élémentaires de la vie, on est stupéfait de leur incroyable complexité, qui dépasse celle des ordinateurs les plus sophistiqués. Il ne faut donc pas s'étonner que la vie des Anges soit d'une complexité qui défie nos capacités intellectuelles: ce n'est pas le trou noir, mais c'est déjà trop vaste pour nos petites boîtes. Ce que nous pouvons en dire est dérisoirement sommaire et grossier, mais suffisamment complexe pour décourager les esprits paresseux, ou même les esprits simples auxquels je demande pardon encore une fois.

Toute créature est sous-tendue par un amour aveugle et inconscient qui la porte à désirer Dieu en même temps qu'à s'offrir à Lui. Sans cet élan fondamental et obscur, aucun amour ne serait possible: notre vie affective repose sur la partie invisible de cet iceberg. A partir de là Dieu donne aux Anges ce qu'on appelle la grâce sanctifiante, c'est-à-dire le germe de la vie trinitaire dont j'ai parlé: ce germe modifie les profondeurs de l'âme et la rend capable de déboucher dans la Fontaine blanche, qui est la vision face à face.


La créature est naturellement tournée vers Dieu, son origine et sa fin. Pour les hommes, cette attirance forme les prémices de notre affect, l’élan relationnel. Par la grâce sanctifiante, Dieu donne la possibilité à sa créature de s’ouvrir à Lui, d’être fécond. C’est l’étape supérieure, la vie intérieure. L’ouverture à la transcendance.


Dieu lui-même ne pourrait pas donner à un animal, si "intelligent" soit-il, cette Vision sans changer d'abord sa nature, et créer l'âme spirituelle qui définit la nature humaine. Mais la nature humaine elle-même ne peut pas voir Dieu sans subir une modification préalable dans les profondeurs de son être, qui surélève radicalement et définitivement la partie invisible de l'iceberg: la nature ainsi modifiée aura éternellement une soif terrible de Dieu, même si elle repousse l'offre dont j'ai parlé.


Le germe planté par Dieu en la créature est irrésistible, il ordonne la nature de l’homme et génère sa soif de Dieu, quel que soit le choix de l’homme envers Dieu.


Ceci est vrai aussi pour les Anges, dont la nature pourrait très bien se passer de Dieu sans la grâce. Mais une fois surélevée par elle, et même si elle vient à la perdre par le péché mortel, son amour est définitivement aimanté vers la vision face à face, à tel point que son refus entraînera une torture indicible: car si la liberté dit Non, la nature surélevée par cette aimantation continue à réclamer Dieu avec une telle violence que les tortures de l'enfer constitueront plutôt une diversion et un adoucissement qu'une aggravation.


Dieu crée, dispose et appelle sa créature à Lui. Le refuser conduit à une contradiction intérieure, une douleur suprême.


C'est ce que les théologiens appellent la peine du dam, que je déclare incompréhensible si l'on n'admet pas ce que je dis. Car je ne vois pas pourquoi un Ange souffrirait tellement de ne pas voir Dieu: il en aurait seulement la nostalgie, ce qui est loin de la peine du dam. Pour définir celle-ci, il faut donc que l'affectivité irrésistible et obscure de l'Ange soit définitivement aimantée vers Dieu.


Cette souffrance elle-même atteste de l’allégeance de l’âme à Dieu.


Là-dessus interviennent des objections capables de nourrir l'incrédulité ou le refus de la foi chrétienne. Pourquoi Dieu ne restitue-t-Il pas au démon une nature relativement indifférente qui le dispenserait de la peine du dam ? Eh bien je n'en sais rien! Là encore je suis obligé de faire confiance à sa folie. Il m'est arrivé de soupçonner que les démons eux-mêmes, s'ils avaient le choix (et qui sait s'ils ne l'ont pas ?) préfèreraient la peine du dam, qui nourrit la violence de leur colère contre Dieu, à la médiocrité humiliante de ce qu'on appelle une nature pure. Ce soupçon, qui ne suffit pas à m'apaiser, nourrit au moins ma certitude de ne rien comprendre, non seulement à Dieu, mais aux démons eux-mêmes: alors je m'enfonce un peu plus dans le trou noir où je trouve le cœur de la Sainte Vierge qui m'apaise maternellement...


Pourquoi maintenir la créature qui a refusé son Dieu dans cette souffrance, pourquoi ne pas lui retirer ce germe, cet appel ? Mystère…


Ceci dit, une fois dotée de la grâce sanctifiante, la nature angélique est soulevée par les vertus de foi, d'espérance et de charité lui permettant au premier instant d'offrir à Dieu un acte d'amour qui n'est pas encore libre: cet acte est un cadeau de Dieu, ce n'est pas un cadeau des Anges.

Dans cette situation ils ne voient pas Dieu face à face: s'ils le voyaient, leur liberté ne pourrait pas s'exercer. Voilà pourquoi Dieu les laisse dans l'obscurité qui, s'ils acceptent de se laisser toucher par le Mendiant infini, deviendra celle du trou noir dans lequel ils s'enfonceront avec délices - mais qui est aussi une mort comme je l'expliquerai bientôt.


Après avoir vu le refus de la créature et la souffrance qui en résulte, Molinié parle de ce qui se passe quand un ange collabore à l’action de son créateur.


Au premier instant cette obscurité n'est pas celle du trou noir, mais l'obscurité naturelle dans laquelle leur intelligence serait plongée sans la grâce. Les anges sont de grands métaphysiciens, alors que l'intelligence humaine, surtout dégradée par le péché originel (encore une folie dont nous parlerons) échappe aux profondeurs de la métaphysique avec une dangereuse facilité. Tant que leur vie trinitaire est encore en germe, Dieu respecte l'obscurité de cette métaphysique. Il surélève leur cœur par un pressentiment brûlant des délices de la vie trinitaire, mais ce pressentiment respecte l'équilibre de la nature, qui aime Dieu par-dessus toutes choses en s'appuyant sur l'amour des biens créés, et dans le cas de l'Ange l'amour de sa propre excellence.


Cette situation introduit dans son cœur une division, douce mais réelle : la folie de sa charité voudrait planer au-dessus des biens créés, elle pressent une splendeur et une saveur qui la presse de s'enfoncer dans les profondeurs de la mendicité divine. La charité des Anges et Dieu se disent déjà réciproquement "tu es mon Amour".

Seulement la charité n'est pas le seul élan affectif de l'ange. Sa nature aussi aime Dieu par-dessus toutes choses, et ce n'est pas un amour de charité: c'est un amour enraciné dans ce que S.Thomas appellera, à propos du Christ Lui-même, la voluntas ut natura (l'amour naturel), par opposition à la voluntas ut ratio - l'amour spirituel emporté par la charité."


Donc il existe en dehors de l’appel de Dieu (par la grâce sanctifiante) un élan naturel par lequel la créature s’unit à Dieu.


Par ces explications Molinié nous ouvre les yeux sur l’histoire d’amour entre la créature et son créateur. On comprend mieux à quel point Dieu nous respecte, et dans quelle mesure nous pouvons faire un choix. C’est tout de même mieux que de dire tout simplement « Dieu nous aime ». Quand on entre dans les détails, quand on comprend un peu mieux ce qui se passe, on découvre en même temps notre rôle, notre vocation, notre appel.


Pages 9 et 10


La semaine dernière, Molinié nous a éclairés sur notre relation avec Dieu, et la place de notre libre arbitre dans cette relation avec les enjeux immenses que cela implique. Il a pris l’exemple du choix des anges pour éclairer notre lanterne.


En dernier lieu, il observait la présence de deux élans d’amour de la créature envers son créateur. D’une part il y a un élan naturel la créature, faite pour Dieu et orientée vers lui, en conséquence naturellement disposée à l’aimer ; et d’autre part il y a un élan semé par la grâce sanctifiante qui dispense à la créature les vertus théologales.


Reprenons la lecture.


"Il y a donc, chez les Anges comme chez le Christ, deux amours - et ceci éternellement. Au premier instant des Anges, ces deux mouvements sont en harmonie. Dans l'éternité des bons Anges comme dans le Cœur du Christ ressuscité, ils sont encore en harmonie mais restent distincts, selon l'équilibre de la gloire ou du Ciel. Mais ce n'était pas l'équilibre des bons Anges au premier instant; ce n'était pas non plus l'équilibre du Christ pendant les jours de sa vie terrestre (du moins avant l'Agonie : de cette folie aussi nous reparlerons).


En gros, Molinié distingue deux équilibres chez les anges : Un premier équilibre avant qu’ils fassent le choix de Dieu (ou pas), et un équilibre qui existe après ce choix, chez les anges qui ont fait le bon. Le bon choix c’est Dieu, hein. Suivez un peu. Donc à l’origine (chez les anges et chez le Christ avant son Agonie) il y avait un équilibre des deux élans de la nature et de la grâce qui s’unissaient en un seul mouvement, et ensuite (chez les anges qui ont choisi Dieu et chez le Christ ressuscité) cet équilibre est maintenu mais les deux élans se distinguent. Pourquoi ? Que s’est-il passé ?

La crise dans laquelle tous les Anges furent plongés par la mendicité de Dieu, ce fut justement de renoncer à l'équilibre de la nature en faveur de celui du Ciel, ou de la résurrection. Car dans l'équilibre du Ciel la charité brûle la nature et la fait mourir pour la ressusciter: même chez les Anges, la gloire inflige une véritable mort à la nature, que Saint Bernard appelle justement la mort des Anges (suivie d'une résurrection sans doute, mais une mort quand même).


On se souvient de la partie où Dieu nous ouvre la Trinité, et nous appelle à le rejoindre malgré - et à cause - de notre pauvreté. Il ne condescend pas, il s’incline dans le respect le plus absolu pour nous laver les pieds. Cette folie incroyable bouleversa tout l’ordre créé : Dieu a racheté notre pauvre nature. Il l’a fait mourir pour que sa grâce puisse pleinement agir et nous amener à Lui. Cette mort de la nature (dans l’espérance de la résurrection) touche même les anges, et « divise l’âme et l’esprit » (hébreux 4,12).

Ce que les mauvais Anges ont refusé, en fin de compte, c'est le trou noir. Et si les bons Anges ont pu l'accepter, ce n'est pas seulement grâce au pressentiment qu'ils pouvaient avoir de la Fontaine blanche dans laquelle débouche ce trou noir, c'est surtout pour faire plaisir à Dieu: ce qui fut déterminant dans leur choix, c'est la folie de la charité créée se perdant, fusionnant amoureusement avec celle des Trois pour ne faire avec elle qu'un seul amour ("notre amour..."), et devenue incapable de lui faire la moindre peine.


A l’instar du grain de blé qui meurt pour germer, on meurt à soi-même pour mieux renaître. Mais il faut d’abord mourir. Et la force d’accepter un tel abandon se puise dans l’union à Dieu. Comme un enfant qui accepte pour la première fois de quitter la main de sa mère pour traverser une pièce dans le noir.

La folie divine a toujours voulu que le choix des Anges et des hommes entre le Bien et le Mal se fasse, non par sagesse et encore moins par crainte, mais par la seule gratuité d'un amour débordant de joie... ou par le refus de cette gratuité. Guidés par cette folie, les bons Anges ont décidé d'abandonner la racine de leur charité même ("Je perdis l'amour que j'avais traîné jusque-là", dit Angèle de Foligno) - l'amour soulevé par la grâce, béni, immaculé dans le Cœur de Jésus lui-même, mais incapable de s'élever jusqu'à la folie trinitaire: le seul espoir, pour cet amour naturel, d'entrer au Ciel à la suite de la charité, c'est de mourir dans le trou noir pour ressusciter dans la Fontaine blanche.


L’absurdité de ce choix n’est pas anodine, elle correspond à la volonté de Dieu. Dans sa folie, il nous coupe l’herbe sous le pied et nous empêche toute forme de calcul, par intelligence ou par peur de l’enfer. Il nous est demandé de dépasser nos calculs et nos sécurités pour mieux admettre un cadeau que nous ne méritons pas. La gratuité est infâme pour notre orgueil. Elle se situe même au-delà de nos propres capacités à aimer, nous n’avons d’autre choix que de recevoir l’amour fou de la grâce, le charisme de la charité divine. Nous sommes dépossédés de notre amour pour mieux vivre de l’Amour de Dieu.

C'est tout ce que je peux dire de la mort des Anges, mais je sais que les racines de cette mort furent aussi celles qui poussèrent Jésus, dans son Agonie, à crier cum clamore valido, demandant à son Père d'écarter cette coupe sans qu'Il la boive, mais préférant finalement, par un choix douloureux et méritoire, la folie de son Père (et de Lui-même comme Dieu) à la sagesse gémissante de sa pauvre chair et de son amour naturel, "car l'esprit est prompt mais la chair est faible".


L’Agonie de Jésus au mont des oliviers prend une toute autre dimension à la lueur de ces faits : le Christ a dû accepter de déposer son amour naturel, de laisser mourir son cœur pour mieux choisir l’Amour divin. A cet instant, Jésus vit dans sa chair l’épreuve de la créature.

Il n'y a pas de chair chez les Anges mais il y a une nature, une pauvre nature débordée elle aussi par la folie trinitaire, affolée par le trou noir vers lequel sa charité la précipite, invitée par la pauvreté non moins affolante de Dieu à Lui offrir le cadeau de cette mort implacable, à renoncer même à l'Absolu tel que la nature angélique peut le concevoir, pour ne pas contrister la douceur infinie et gémissante du Saint-Esprit.


Même les anges qui n’ont pas de chair ont besoin de ressusciter.

Donc si les Anges n'ont pas connu la folie de la Croix, ils ont dû consentir à la kenosis dont parle Saint Paul - la folie de l'abaissement dans laquelle se complaît l'amour. L'amour naturel, même soulevé par la grâce, ne va pas si loin, il ignore la folie de Dieu, il n'a pas envie de se saborder dans l'ouragan du trou noir. La charité divine dans laquelle se perd la charité créée pour faire avec Elle un seul amour ne détruit pas la nature angélique, mais elle lui fait subir une métamorphose plus profonde qu'une destruction, un abaissement qui la réduit à rien avant qu'elle ne ressuscite dans la Vision face à face.


L’épreuve de la mort de l’amour naturel est nécessaire, parce que malgré toute la bonne volonté du monde, la créature elle-même est incapable de rejoindre Dieu. La folie divine surpasse à ce point la nature que la mort est une étape nécessaire et décisive à l’union de la créature à Dieu. On ne peut pas sagement rejoindre Dieu, il y a un moment où la folie est indispensable pour le suivre.

Si l'ange n'accepte pas de s'abaisser pour faire plaisir à Dieu, pour se livrer à la folie de l'amour qui seul peut se complaire dans un tel abaissement, il est obligé de prendre l'amour en horreur et de dresser contre lui sa propre splendeur comme une idole : cela s'appelle le péché d'orgueil qui devient immédiatement pour les Anges le péché contre le Saint-Esprit.


Si cette folie est rejetée comme une extravagance, la seule alternative possible est de se tromper de cible. L’amour naturel s’enroule sur lui-même et se complait dans l’orgueil. Pour les anges, c’est choisir de renier Dieu lui-même.

Dans le cas de l'homme, la menace de l'enfer peut diminuer sa liberté, en ce sens qu'il donnera par crainte, imparfaitement mais réellement, une adhésion qu'il ne donnerait pas par pur amour. Il n'en est pas de même pour les Anges, dont la nature se révèle ici indomptable: ce qu'un Ange ne fait pas par amour, il ne peut pas le faire par crainte. Si on lui demande d'accepter un amour, il ne peut le faire que par amour, aucune crainte ou considération ne pouvant se substituer au don gratuit qui lui est à la fois proposé et demandé. L'horreur du péché lui est tellement connaturelle qu'il est impeccable tant que celle-ci est seule en cause. Cette horreur n'intervient donc pas au cours de l'épreuve à laquelle le démon succombera: elle ne suffit pas à guider le bon choix.


Pour les anges, c’est pas comme pour nous. Nous on se plante plus facilement, et du coup on peut faire le bon choix pour de mauvaises raisons. C’est bien plus difficile pour les anges.

Ces remarques concernent d'ailleurs toute vie spirituelle, aussi bien celle de l'homme que celle de l'Ange. Si c'est un amour qui nous est demandé, aucune crainte ne nous permettra de l'offrir : pour aimer, il faut un élan (de la nature ou de la grâce) auquel notre liberté décide de consentir. L'option porte toujours là-dessus : laisser parler en nous un élan du cœur - ou lui résister et l'obliger à se taire.


Par contre, on ne triche pas avec l’amour, même chez les hommes. C’est un élan qu’on ne peut feindre. Par contre on peut refuser cet élan, mais alors là c’est en connaissance de cause.

Si nous laissons parler notre cœur, nous sommes entraînés à la fois par la splendeur du Bien auquel nous nous donnons, et par la saveur même de l'amour. Cette motion profondément gratuite et surabondante est rigoureusement irremplaçable: aucune crainte, si terrible soit-elle, ne peut obliger à faire ce mouvement... tout simplement parce que la crainte est de la crainte, et non pas de l'amour.


Donc pas de lézard. La crainte de l’enfer peut nous amener à faire de bons choix. Mais le choix suprême, celui de Dieu, ne peut se faire indépendamment de notre liberté.

Seulement la nature humaine n'a pas sur ces vérités la lucidité des Anges. A cause de cela ses options sont longtemps imparfaites, c'est-à-dire mélangées de mouvements plus ou moins contradictoires qui concluent dans notre cœur une sorte de compromis, à la faveur du clair-obscur de notre faible conscience.


Malgré tout, le discernement que nous devons opérer n’est pas évident. On a bien plus de mal que les anges à faire la part des choses, ça prend du temps.

Il y a certes une crainte filiale de Dieu, qui s'enracine en fin de compte dans l'amour même, mais il y a aussi une crainte dépouillée d'amour, et c'est cette crainte-là dont nous sommes surpris qu'elle n'arrête pas au bord du gouffre les démons et même les pécheurs. Nous ne comprenons pas que la crainte servile, sans être incompatible avec l'amour, ne peut pas mener à l'amour. Pour qu'elle devienne filiale, il faut qu'intervienne un changement rigoureusement gratuit, une surabondance généreuse qui ne supprime pas la crainte mais ne lui doit rien, et la transfigure entièrement.


Ici Molinié s’étonne de ce que sur un malentendu, ça ne peut toujours pas marcher. Pas de triche, seul l’amour donné par la grâce sanctifiante permet de vivre cette étape décisive.

Il n'est d'ailleurs pas certain que la Parole de Dieu fût assortie de menaces. Comme le dit Saint Thomas, il y a beaucoup de choses que la Révélation a besoin de nous préciser, mais à propos desquelles la pénétration des Anges n'avait besoin d'aucun éclaircissement. Quoi qu'il en soit, il est bien probable que l'Ange a parfaitement compris (comme nous ne le comprendrons jamais ici-bas) ce que serait la peine du dam, le désespoir d'être séparé de Dieu pour toujours. Mais l'évidence du malheur éternel où les plongerait une option négative n'a joué aucun rôle dans la décision des Anges, ni des bons ni des mauvais... à moins qu'on ne la considère simplement comme un corollaire de la gravité du choix qu'ils devaient faire, gravité dont la conscience a évidemment imprégné leur décision."


Bon. La conclusion est encore la même : aucune autre influence qu’un amour gratuit n’a pu guider la décision suprême des anges. Leur choix s’est fait en toute liberté, sans égard pour les répercussions qu’ils connaissaient pertinemment. Ils n’ont eu qu’à réagir à un immense élan d’amour, en le niant ou en collaborant.


Donc après nous avoir décrit la dynamique Trinitaire, et nous avoir montré de quelle manière Dieu nous y invite, Molinié nous présente la scène du côté des créatures.

Ce n’est pas une question extérieure, c’est une question qui ébranle le cœur même de chacun d’entre nous. Chez les anges, la nature collaborait parfaitement à la grâce, et le lien entre Dieu et ses créatures était incorruptible. Quand Dieu s’est abaissé pour ouvrir la Trinité aux créatures, la nature de ces créatures a cédé, étant incapable de répondre seule à un tel défi. Par l’appel de Dieu, chaque créature est appelée à déposer son propre amour pour recevoir pleinement l’amour de la grâce, et rejoindre le Christ. En s’agrippant à son amour propre, la créature s’enfonce dans l’orgueil et se trouve vouée à l’enfer. Comme quoi, au bout d’un moment on a beau faire on se retrouve toujours confronté à la même question : que choisis-tu, entre le monde et le Royaume ?


Pages 11 et 12


La semaine dernière, Molinié a développé une étude des effets de la rédemption chez les anges. Quel intérêt pour nous ? Je pense que de voir ce qui s’est passé dans le cœur de ces créatures nous éclaire d’autant mieux sur le combat que nous menons chaque jour. Pollués que nous pouvons être par des dilemmes plus cornéliens les uns que les autres, cela nous ramène à l’essentiel du combat spirituel.

Molinié s’est étendu sur nos motifs pour accepter la grâce de Dieu. A priori, ce ne peut être qu’une réponse d’amour, et non de crainte de l’enfer. Mais qu’est-ce qu’en est-il donc de la sagesse ?


"Et ceci nous amène à une considération plus délicate. Si les Anges ne pouvaient pas dire oui par crainte, ne pouvaient-ils au moins le faire par sagesse ? On comprend que les hommes se précipitent facilement vers le malheur, emportés et aveuglés par leurs passions, ignorant la nature véritable du bonheur, très paresseux pour sortir d'une telle inconscience. Mais rien de tout cela ne peut être invoqué à propos des Anges.


Comme d'autre part Dieu ne pouvait leur demander aucun amour dont l'élan ne fût déjà gravé dans leur cœur par la nature ou la grâce, comment la seule évidence qu'on est infiniment heureux en aimant Dieu, et infiniment malheureux en ne L'aimant pas, n'a-t-elle pas suffi à emporter leur adhésion?


Si elle avait suffi en effet, tous seraient bons, car ils avaient cette évidence au plus haut degré. La certitude de faire une folie n'a donc pas plus arrêté les mauvais Anges que ne pouvait le faire la crainte d'un enfer éternel. L'Ange connaît mieux que nous la dialectique de la béatitude; il comprend fort bien, devant la proposition divine, qu'il n'y aura plus de bonheur naturel pour lui: ce sera le bonheur de Dieu ou le malheur éternel. Il voit bien que la sagesse est toute entière du côté du Oui, l'éventualité du Non étant au contraire celle de la plus noire folie, dont sa nature spirituelle a spontanément horreur.


Mais justement: Dieu aussi lui propose une folie en offrant à l'Ange son intimité, en lui demandant d'abandonner le Bien suprême auquel spontanément sa volonté s'est offerte. Il lui dit "Quitte tout, et suis-moi...", ce qui est renoncer au visage qui a séduit sa nature au profit d'un autre visage, "que son œil n'a pas vu et qui n'est pas monté dans son cœur": le visage inconnu et fou des trois Personnes.

Dieu propose donc bien une folie, non une sagesse ou une Morale. La "fulguration nucléaire" de l'humilité divine (comme dit Frossard) ne pulvérise pas seulement sa valeur, mais son idéal, l'Absolu auquel il voulait tout sacrifier - complaisance légitime tant que Dieu ne propose pas mieux. L'épreuve de l'Ange, c'est l'Amour trinitaire contre la Morale: la pauvreté trinitaire n'a pas d'idéal, elle n'a que l'Amour...


Eh bien, oui, c’est bien ce que je pensais. La sagesse des créatures (et même celle des anges) reste une sagesse, autrement dit elle n’est pas en mesure de saisir la folie de la grâce. C’est dire à quel point la folie de Dieu est déroutante. Toujours pareil : simple, mais vraiment pas facile.


Cet Amour est en soi d'une douceur infinie, bien moins exigeant que la terrible Morale de l'Islam et de Satan. Aussi n'y a-t-il aucune excuse à le refuser: un tel refus est son propre châtiment, la peine du dam et la peine du sens à lui tout seul. Le "quis ut Deus (qui est comme Dieu) ?" de Michel n'est pas le cri de l'Absolu, mais de l'Amour: "Et s'il plaît à Dieu de nous proposer un tel Amour? Et finalement d'être un tel Amour? Qui est comme Lui?" Aucun sens de l'Absolu, aucun sens moral, ne remplacera l'amour de l'Amour: c'est le fond du péché de l'Ange... et ce sera celui des pharisiens.


La voie du Christ est donc une voie qui se trace, on n’a pas de carte. Ça nous embête parce que du coup on ne maitrise pas grand-chose.


Je balbutie ces choses comme je peux, c'est-à-dire très mal. On peut les dire autrement, mais il ne faut pas les esquiver : Dieu ne s'est pas présenté aux Anges comme un Roi mais comme un pauvre, et selon l'accueil de ce Pauvre ils se sont jugés eux-mêmes pour l'éternité. "Quel est ce Dieu ?" a dit Satan avec mépris. "Qui est comme lui ?" a répondu Saint Michel en se perdant dans l'adoration du trou noir.


La place qu’on laisse au mépris dans notre cœur peut se cacher face à un Roi, mais c’est bien moins évident devant un pauvre. Seul un enfant est capable de se réjouir d’une présence, quelle qu’elle soit.


Une des contemplatives grâce auxquelles j'ai la foi, parce qu'elle témoigne de la réalité de ces choses, a reçu un jour la vision de nombreux démons revêtus des habits sacerdotaux et blasphémant en criant: "Tu l'as voulu! Tu l'as voulu! Tu l'as voulu!" Ces démons étaient entourés à leur tour par des Anges plus nombreux encore, prosternés dans l'adoration, et criant aussi: "Tu l'as voulu! Tu l'as voulu! Tu l'as voulu!"


Ici, la différence d’amour propre est flagrante : les démons se sont agrippés à leur amour, les anges le reçoivent en permanence de Dieu. Dans une même réalité, cette différence change tout, du mépris à la louange.


J'ai dit que nous irions de folie en folie, et que j'en parlerais comme un enfant. J'ai commencé par ce que nous pouvons balbutier au sujet de la folie divine: folie trinitaire d'abord, créatrice ensuite, portée à son comble quand elle décide d'offrir aux Anges la liberté souverainement dangereuse ouvrant la porte au Fiat de Saint Michel et à la révolte de Satan.


Le trou noir débouche dans la Fontaine blanche, mais la folie de l'enfer débouche dans les ténèbres, et mon cerveau ne supportera jamais cette doctrine. Il se laisse écraser par elle et par la réalité de l'enfer, soupçonnant que Dieu est le premier à s'écraser Lui-même dans une douceur sans défense, face à ce hurlement éternel.


En abordant l'histoire humaine, nous découvrirons une troisième sorte de folie: nous ne sommes pas au bout de nos peines, comme j'en avais prévenu le lecteur. La folie humaine en effet ajoute une note originale à celles que nous avons entrevues: elle mélange la folie du Ciel avec celle de l'enfer. Cela c'est tout à fait nouveau, car si Dieu et les démons se sont affrontés, ils ne se sont pas mélangés. Tandis que dans le cœur de l'homme ces deux folies se mélangent aussitôt. Le serpent rôde dans le Paradis terrestre, pénétrant dans l'esprit et le cœur de la femme: il en résulte ce que nous savons - à quoi je ne comprends rien, car je répète que c'est une histoire de fous.


Ça y est on passe de part chez nous. Après les anges, c’est le tour des hommes. Le souci c’est que chez nous la tentation est beaucoup plus présente, et tandis que les anges ont eu un seul choix à poser pour leur vie entière, nous devons poser une multitude de choix. Trois pas en avant…


Les Pères de l'Eglise et les Docteurs n'ont pas beaucoup médité sur le péché de nos premiers parents. Mais le péché originel, qui pèse sur nous tous à la suite de ce péché, les a fort intrigués et ils s'y sont longuement arrêtés. J'ai essayé d'y comprendre quelque chose, et n'y suis guère parvenu. Je rappelle que l'obscurité grandit dans l'Eglise avec la lumière: le progrès du dogme est une marche vers le trou noir...


Le comble est que cette doctrine, irritante au suprême degré (nous sommes pécheurs et fils de colère sans avoir péché personnellement, du simple fait de notre naissance à partir d'Adam), est la seule lumière un peu sérieuse qui nous soit offerte sur l'histoire humaine (où le sang coule à flots, comme du champagne, disait Dostoïevski), et celle de l'Eglise. Ici je cite Newman:

"Considérons le monde de long en large, voyons le cours changeant de son histoire, la multiplicité des races humaines, leurs points de départ, leurs fortunes diverses, leur mépris mutuel, leurs tensions, leurs coutumes, leurs tendances, leurs gouvernements, l'exercice de leurs cultes, leurs entreprises, leurs courses sans but, leurs exploits hasardeux et leurs conquêtes incertaines, la fin dérisoire d'entreprises apparemment solides, la faible trace de dessins trop ambitieux, l'aveugle devenir de ce qui s'avère ensuite puissance ou vérité, le progrès des forces qui semblent nées de l'inconnu, la grandeur et la petitesse de l'homme, ses vues démesurées, la brièveté de sa vie, son refus d'envisager l'avenir, les déceptions de la vie, la défaite de Dieu, le triomphe du démon, la douleur physique, l'angoisse métaphysique, le péché répandu et triomphant, le règne des idoles, la corruption, l'irréligion lugubre et désespérée; cette condition de la race humaine tout entière qui tient dans la parole exacte et effroyable de l'Apôtre "Sans Dieu il n'y a plus d'espoir dans le monde". Tout cela fait une vertigineuse vision d'épouvante. Elle laisse dans l'esprit la certitude d'un mystère profond, qui échappe à la compréhension de l'homme.

Que dire devant ce fait qui nous atteint au cœur, qui nous bouleverse la raison ?

Je n'ai qu'une réponse: ou bien le Créateur n'existe pas, ou bien la société des hommes vivants s'est exclue elle-même de Sa présence. Quand je vois un jeune homme intelligent et de belle prestance, et qui montre tous les dehors d'un excellent naturel, lancé de par le monde, complètement démuni et sans aucun souvenir de ses origines ou de ses parents, j'en conclus qu'un mystère plane sur lui et qu'il est de ceux dont les parents ont honte, pour quelque raison cachée. Tout ce que je puis faire, c'est étudier le contraste entre ce qu'il est et les conditions d'existence qui lui semblaient promises.

Je raisonne de même avec le monde: Si Dieu existe, la race humaine est tributaire de quelque terrible malheur qui remonte à son origine. Elle n'accomplit pas les desseins de son créateur. C'est un fait, un fait aussi évident que son existence elle-même. Aussi le dogme de ce qu'on appelle en théologie le péché originel est pour moi aussi certain que l'existence du monde et que l'existence de Dieu". (Cardinal Newman. Apologia pro vita sua, cité par John Wu dans Par-delà l'Est et l'Ouest. Casterman, 1954 , p.l73.)"


Voilà une présentation particulièrement colorée des galères de l’homme depuis le péché originel. Effectivement en considérant tout cela, on est forcé de constater que quelque chose ne tourne pas rond, que nous n’assumons pas le rôle qui nous échoit dans la création. Ne serions-nous pas un peu fous ? Que nous reste-t-il à faire ?


Pages 13 et 14


Aujourd’hui, on continue. Je vous rassure, la semaine prochaine on aura fini sur ce texte, légèrement costaud. Et on changera de thème. Promis.


Jusqu’à maintenant, Molinié nous a parlé de la Trinité, de la création, et de l’ouverture de la Trinité aux créatures. Il a décrit les effets de la rédemption sur les anges, et maintenant il se tourne vers nous, pauvres hommes que nous sommes. Un constat : par rapport aux anges, nous c’est le bazar. Le cardinal Newman décrit les effets du péché originel sur l’homme, et c’est pas jojo.

Du coup Molinié reprend, face à ce « spectacle étrange » de l’homme, le péché originel et Dieu :


« Je voudrais citer aussi le "Songe d'un homme ridicule" de Dostoïevski -mais je cite surtout notre cœur à tous qui, s'il n'était pas si orgueilleux et léger, serait envahi d'une terreur sans nom devant le spectacle qui nous entoure et dont nous-mêmes faisons partie.

On m'a souvent accusé d'être un peu fou, et je suis stupéfait par cette accusation: je ne suis pas un peu fou, je le suis complètement; mais ceux qui m'accusent le sont autant que moi, avec cette aggravation qu'ils ne veulent pas le savoir! J'ai parlé un jour d'un "enfant qui prit peur", et qui s'est tué à quatorze ans au seul pressentiment de la folie des adultes. Il avait parfaitement raison, rien ne pouvant nous arrêter sur le chemin du suicide, si ce n'est la merveilleuse folie des chrétiens : car les chrétiens, s'ils sont aussi méchants que les autres, sont porteurs de la folie divine à laquelle mon cœur n'a pas la force de résister, et devant laquelle mon intelligence baisse les armes.


A défaut d’être apaisant, c’est guilleret ! On retrouve ici la folie des hommes, que nous devons délaisser pour entrer dans les voies de Dieu.


Je renonce à me suicider, j'accepte de vivre, j'accepte d'espérer, parce que les saints m'offrent le spectacle de cette merveilleuse folie, traversée par les ténèbres mais qui les dépasse, à laquelle ma liberté a décidé de dire Oui. Saint Paul l'appelle la folie de la Croix. Il a bien raison, mais quelle aberration de caresser l'espoir d'échapper à toute folie! Nous n'avons pas le choix entre plusieurs sagesses, mais entre plusieurs folies: si ce n'est pas celle de la Croix, ce sera celle des ténèbres et de l'enfer.


En fait nous devons réaliser que le monde repose sur un ensemble de croyances qui ne tiennent pas face à Dieu. Alors quand nous nous approchons de Dieu, nous adhérons à sa volonté, et celle du monde nous devient étrangère. C’est à la fois très risqué et très nécessaire, mais attention : une fois arrivés dans le camp de Dieu, on ne peut rien faire d’autre que le suivre. Car sa pensée nous dépasse.


Naturellement on peut dormir en attendant de se réveiller dans la nef des fous, et en m'opposant le livre de la Sagesse... auquel je souscris sans réserve. Oui, j'ai cherché la Sagesse toute ma vie, Elle est la mère du Bel Amour, et "je ne savais pas qu'avec Elle me sont venus tous les biens", et les protections nous préservant des cauchemars de l'enfer. Oui, il faut aimer la Sagesse, mais justement à la folie: ce qui implique d'ouvrir les yeux comme Newman sur le spectacle qui nous entoure, et ce que nous sommes nous-mêmes - c'est-à-dire des monstres. La Sagesse le confirme en nous désignant le Sauveur.


La Sagesse chrétienne elle-même appartient à Dieu, et non au monde. Trêve de subterfuges, il n’y a pas d’alternative.


Non seulement le Sauveur, mais sa Mère et Saint Joseph. Sans la Sainte Vierge, que Jésus m'a donnée pour Mère du haut de sa Croix, je ne pourrais pas supporter Jésus Lui-même. "Laissez-vous enseigner par Moi, car je suis doux et humble de cœur". Oui, mais à côté de cela que de paroles terrifiantes: "Je ne suis pas venu apporter la paix mais la guerre, Si ton œil te scandalise arrache-le, Il y aura des pleurs et des grincements de dents, Ce ne sera que le commencement des douleurs, En vérité je ne vous connais pas..."


Cette folie pourtant nécessaire nous perdra sans les saints et surtout la vierge, qui nous guident et nous précèdent. Sans eux le message du Christ est incompréhensible.


Les Pères de l'Eglise n'ont rien fait pour arranger cela: leur combat contre l'hérésie (qui les menaçait souvent eux-mêmes: qu'on pense à Tertullien, Origène, le millénarisme de Saint Irénée) ne peut se comprendre qu'à la lumière du combat de la Femme contre le Dragon dans l'Apocalypse. Le Saint-Esprit les orientait vers une prise de conscience des profondeurs du trou noir, à travers une lutte contre des ténèbres menaçant toujours de l’emporter- ce qui arriverait si Jésus n'avait pas prédit que "les portes de l'enfer" se déchaîneraient contre l'Eglise (spécialement au plan doctrinal), mais "ne prévaudraient pas contre Elle".


L’Histoire de l’Eglise elle-même n’est pas rassurante, quand on voit les combats qu’il y a eu et qu’il y a encore. Comment se retrouver dans cette folie ?


C'est pourquoi cette histoire, et surtout celle de la doctrine chrétienne, ressemble à une foire d'empoigne plus qu'au Lavement des pieds dont Jésus a voulu nous donner l'exemple. Chacun se déchaîne sans écouter les autres, c'est le plus fort qui triomphe... du moins en apparence - mais une apparence qui n'est pas près de s'éteindre.

Devant une telle foire aux idées on se sent perdu, ne sachant à qui s'adresser et ne trouvant refuge, finalement, qu'auprès de la Sainte Vierge et de Saint Joseph - seules figures qui ne me paraissent pas dangereusement folles. Même la folie de Jésus me fait peur: à douze ans il disparaît sans crier gare, Marie affolée Le cherche pendant trois jours, Le retrouve enfin, lui demande pourquoi Il a fait cela... et il s'étonne! "Pourquoi me cherchez-vous ? Ne savez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père?" La Sainte Vierge n'y comprend rien... et moi non plus je n'y comprends rien: dans cette histoire, je suis résolument du côté de la Sainte Vierge! De même aux noces de Cana, quel crime a-t-elle commis (et que lui reproche Saint Chrysostome) en faisant remarquer doucement qu'ils n'avaient plus de vin ?


Bien entendu je suis à plat ventre devant Jésus, je sais que Sa douceur l'emporte infiniment sur celle de sa Mère. Mais précisément cette douceur me fait peur car elle est trop folle, tandis que la douceur de Marie, et elle seule, me rassure. Non, sans Marie je ne pourrais pas supporter Jésus: et le comble, je sais que Jésus lui-même s'en réjouit, je Lui fais plaisir en disant cela... alors je ne vois pas pourquoi je me priverais!


Donc la folie de Dieu est déconcertante, presque autant que celle du monde ; mais pour autant nous avons des gardiens qui sont là et nous apaisent, tout particulièrement la vierge Marie.


Revenons au péché originel: pour soupçonner son horreur, le plus simple est de lire des visionnaires comme Catherine de Gênes, Françoise Romaine, Catherine Emmerich et autres prophètes, qui voient les légions de l'enfer s'abattre sur nous depuis la chute, vaincus à grand peine par les bons Anges dans la mesure où notre liberté penche de leur côté. Mais ce n'est jamais gagné, car un démon chassé laisse la place à sept autres plus méchants que lui...

Il y aurait lieu de se décourager, si la Liturgie ne nous offrait une réponse invraisemblable, extraordinaire, sur laquelle j'ai médité toute ma vie en avouant là encore que je n'y comprends rien - mais dans la joie inénarrable qui chante Felix culpa (heureuse faute), à propos du péché originel! Et c'est bien ce que sentent les saints: si on leur donnait à choisir entre le Paradis terrestre sans Jésus-Christ, ou Auschwitz avec Jésus-Christ, ils choisiraient comme le Père Kolbe de mourir en chantant au bunker de la faim et de la soif, dans la joie excessive d'avoir "un tel Rédempteur".


Le péché originel nous blesse profondément, jusqu’à faire tanguer nos repères et nous jeter dans une immense bataille. Mais au milieu de tout cela, l’Eglise nous dit « heureuse faute qui nous valut un tel sauveur ! » Tout cela tient, tout cela n’a de sens que par l’action rédemptrice du Christ, qui nous élève au-delà même de notre condition première.


J'ai donc décidé de ne rien savoir d'autre au sujet du péché originel: "péché d'Adam certainement nécessaire" pour que l'Eglise puisse être amoureuse de Jésus-Christ. Et je dis de l'Eglise ce que j'ai dit de la Sainte Vierge : de Jésus j'ai encore peur, de l'Eglise non, malgré la folie qui lui fait chanter Felix culpa. Cette folie-là ne me fait pas peur car ce n'est pas celle de Dieu - bien qu'elle vienne évidemment du Saint-Esprit. Seulement c'est le Saint-Esprit réfracté par un cœur de Mère et un cœur de chair, le cœur de l'Eglise et le Cœur de Marie, la Femme de l'Apocalypse qui fait face au Dragon. J'ai peur du Dragon, j'ai peur de Dieu - je n'ai pas peur de la Femme... et grâce à Elle je n'ai plus peur de rien ni de personne.


Sans Elle l'éternité surtout me ferait peur, je serais incapable de la regarder en face. Grâce à Elle je m'enfonce dans le trou noir de son Cœur Immaculé pour supporter l'exultation infinie de Jésus qui doit m'emporter un jour, où je retrouverai le centuple de ce que j'abandonne en acceptant de ne rien comprendre.


Encore une fois, l’école de Marie nous guide dans les ténèbres et nous mène à bon port.


Alors de quoi pourrez-vous parler, me direz-vous ? Précisément du centuple tel qu'il m'est donné sur la terre, petite miette du festin qui nous attend si nous devenons assez petits pour faire partie des invités, assez fidèles pour veiller sur l'huile de nos lampes, assez "pécheurs" pour demander pardon dans la contrition parfaite d'une Thérèse de l'Enfant Jésus (qui n'avait pratiquement jamais péché) - ou de Paësie qui avait péché comme Marie-Madeleine, de Pranzini qui fit du Purgatoire avec Gilles de Rais... et qu'importe le Purgatoire si nous allons au Ciel (ce qui ne m'empêche pas, par docilité aux suggestions de ma Mère, d'espérer y aller directement)!"


Y a pas à dire, Molinié s’est emballé. Mais devant de tels mystères, il n’a peut-être pas tort, et on sent qu’il parle avec ses tripes. Le risque à l’évocation de ces sujets est toujours le même : de banaliser par peur de se faire emmener trop loin. Résumons : le monde est fou, Dieu et l’Eglise le sont peut-être encore plus. Mais le Christ est notre but, vers lui tend tout notre amour. Grâce à Lui nous sommes sauvés, et au-delà de nos misères il nous ouvre à une vie sans précédent, une vie nouvelle : la résurrection.


Pages 15 et 16


Voici les dernières pages de ce texte du trou noir à la fontaine blanche de Molinié. Il nous a donné à voir rien de moins que la lutte suprême pour Dieu dans le cœur de sa créature. Nous nous étions arrêtés sur le péché originel, tragique mais heureuse faute qui nous valut un tel sauveur.

Aujourd’hui, Molinié nous dévoile l’importance capitale de la contrition dans l’œuvre du salut.


"C'est donc tout ce que je peux dire sur le péché originel. Je dois maintenant aborder le mystère du Rédempteur grâce auquel l'Eglise se réjouit d'être pécheresse. Je tiens à souligner qu'il est dangereux d'aborder le Rédempteur, et toute méditation sur le Rédempteur, si on ne fait pas profondément partie des pécheurs pour lesquels Il est venu sur la terre, non pour les justes... et si l'on ne devient pas innocent comme un enfant qui n'a jamais péché.


Aborder à la légère le mystère de notre rédemption c’est nier le mystère. C’est aussi le signe de notre manque de contrition. Ne pas chercher à voir l’ampleur et la gravité de nos péchés c’est se fermer à la grâce (se croire juste), et l’argument selon lequel ça ferait trop mal ou bien on n’y parviendra jamais vraiment est insuffisant. Il faut dépasser ce raisonnement qui nous empêche d’avancer vers Dieu, comme un enfant pour qui les raisonnements ne tiennent pas face à l’amour.


C'est encore une folie (une de plus!) de vouloir conjuguer l'innocence des enfants avec la contrition des pécheurs. Cette folie définit profondément Thérèse de l'Enfant Jésus, qui "choisissait tout": elle aurait voulu être prêtre, et convoitait en même temps l'humilité de François d'Assise refusant cet honneur. Mais elle avait choisi surtout d'être à la fois innocente comme une enfant, et "une grande pécheresse" comme Paësie (DE): c'est là-dessus que je voudrais méditer pour entrevoir le mystère insondable du Cœur du Christ.


Comment concilier la contrition qui prend en compte les actes commis, et l’innocence qui les dépasse ? Soit nos péchés comptent (et on est paralysés), soit ils ne comptent pas (et la rédemption est inutile).


Il y a en effet dans la contrition une pauvreté spéciale, que l'humilité trinitaire n'a pu s'empêcher de convoiter: un cœur qui s'écrase dans la défaite absolue des alcooliques anonymes entre dans la douceur de Dieu, avec non plus seulement la pauvreté du néant, mais celle d'une construction orgueilleuse s'écroulant en ruines dans une joie inexprimable. Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé, son amour ayant le charme de l'orgueil qui, après avoir dit non pour toujours (car la liberté choisit pour toujours), se laisse toucher par l'humilité de Dieu, pour se dissoudre dans une saveur que nul ne connaît si ce n'est celui qui la reçoit.


La contrition permet (autant que faire se peut) de comprendre le prix que le Christ a payé pour nous racheter à l’abîme, elle donne de la profondeur à notre joie d’être sauvés et décuple notre amour et notre reconnaissance.


Dieu envie cette pauvreté comme Il envie le néant, et plus encore que le néant : les condamnés à la mort éternelle bouleversent Son Cœur plus encore que l'Immaculée Conception. L'Immaculée Conception est d'ailleurs le fruit de ce bouleversement, car à titre de fille d'Eve Marie avait "droit" au péché originel comme nous tous, sa pauvreté était pire que celle des bons anges: c'était la pauvreté d'une condamnée à la mort éternelle (la massa damnata de Saint Augustin) - et c'est précisément cette damnation qui bouleverse éternellement le Cœur de Dieu.


En cherchant à comprendre le poids de nos péchés par la contrition, nous offrons à Dieu notre pauvreté. C’est ce qu’il désire par-dessus tout. Donc inutile de chercher à faire bonne figure ou de maquiller quoique ce soit. Le péché originel nous fait appartenir à la masse des damnés, et ça concerne même l’Immaculée Conception, ce qui n’est pas le cas des bons anges. C’est une tragédie qui touche Dieu dans son Cœur pour toujours : sans Lui nous sommes complètement fichus.


J'ai dit que je n'arrivais pas à comprendre ce bouleversement devant l'enfer. Je ne m'y habituerai jamais, je sais seulement qu'il se perd dans la Joie divine avec laquelle, incompréhensiblement, il se confond. Ce même bouleversement ne résiste pas à la Joie qui est le comble de toutes les folies divines : convertir les damnés virtuels qu'étaient Marie et le fils de David... pour en faire le sommet de la sainteté.


La menace de l’enfer et la douleur de Dieu de nous voir tous nous y rendre (parce que nos propres forces sont insuffisantes face au péché originel) se changent en Joie irrésistible de nous offrir le salut et de faire de nous des saints. Ce n’est pas un simple sauvetage, la hiérarchie est inversée (les derniers seront les premiers).


Les Cœurs de Jésus et Marie ne se sont pas contentés d'aimer Dieu comme les Anges: ils ont voulu "manger à la table des pécheurs" pour Lui apporter en outre la joie du Bon Larron, de Marie-Madeleine, du fils prodigue... d'Adam lui-même et de Caïn, avec tous les convertis de l'histoire humaine. Et les Anges nous envient cette joie, parce qu'ils envient les larmes dont elle est le fruit, que Jésus et Marie ont versées: Thérèse le savait, le sentait, désirait avec violence être invitée à ce festin que sa sœur Céline appelait la voie du Bon Larron autant que la voie d'enfance.


Le désir de pleurer avec ceux qui pleurent n’est pas la recherche sensationnelle d’un apitoiement. Dans l’espérance de la rédemption, c’est un martyr où l’innocent qui vit la contrition du pécheur le fait pour augmenter la fécondité de l’amour.


La plupart des docteurs chrétiens ont surtout vu, dans le mystère de la Rédemption, une œuvre de Justice offerte par Jésus à notre place : "Il a pris le châtiment qui pesait sur nous". C'est très vrai, mais c'est l'aspect le plus superficiel de ce mystère, et le plus dangereux à souligner au vu de notre grossièreté humaine, qui cède facilement au piège d'imaginer Dieu jaloux de sa Gloire, selon la notion "pleine d'emphase et d'attributs dévastateurs" dénoncée par André Frossard.


C’est dangereux de parler de justice, parce que notre justice humaine est très différente de celle de Dieu. Il ne faut surtout pas penser la rédemption en termes de calcul. C’est la folie de Dieu qui s’exprime dans un excès d’Amour.


En tout cas, les docteurs les plus sévères soulignant que le péché mérite un châtiment infini et qu'aucune réparation ne semble capable d'apaiser la Justice, reconnaissent qu'à partir du moment où le Verbe s'est incarné il Lui suffisait d'offrir à son Père un sourire pour réparer nos péchés en stricte Justice: car la moindre offrande de sa part prenait une valeur infinie dans la dignité de sa Personne.

Par conséquent, même dans cette perspective, le luxe des souffrances de la Passion n'était pas nécessaire, et pour contempler la folie de la Croix il faut se tourner vers une autre direction: celle d'une manifestation offerte aux hommes de la douleur divine en face du péché - celle aussi du désir que le Cœur humain de Jésus avait de communier à la douleur de son Père, et de Lui offrir moins une réparation qu'une consolation, en compatissant avec Lui à l'horreur du péché.


En somme l’Amour de Dieu ne s’arrête pas aux frontières de la justice humaine, et en collaborant à cet élan le Christ s’est offert sans compter, sans mesure, cherchant à rejoindre le deuil de Dieu.


Tous les mystiques le proclament : les souffrances de la Passion, telles que nous pouvons les méditer en faisant le chemin de Croix, ne sont que la partie visible de l'iceberg, sous-tendue par une partie invisible où la souffrance de Jésus devient divine, dit Chardon, étant une communion à la douleur de Dieu en face de l'enfer et du péché.


La Passion du Christ ne se limite donc pas à un projet concernant le péché. C’est une expression de la blessure de Dieu face au péché, face au refus de la grâce dans le cœur de ses créatures. Dieu ne retient rien de ce qu’Il Est, Il vit les événements avec la totalité de son Être et son Fils nous donne à voir cette souffrance divine au cours de sa Passion.


C'est dans ce gouffre que plonge l'Eglise à la suite du Christ, c'est au fond de ce trou noir qu'Elle ressuscite sans cesse en mourant sans cesse : "Semper morientes, media vita in morte sumus, Toujours mourants, en pleine vie nous sommes dans la mort". Ces jeux de la vie et de la mort ont été chantés depuis deux mille ans avec une telle insistance qu'il serait ridicule de les évoquer si l'endurcissement des chrétiens n'opposait une telle résistance à la contemplation de ces douleurs de l'enfantement.


C’est à cette compassion à l’égard de la souffrance de Dieu devant le péché et l’enfer que l’Eglise cherche à s’unir. Ce mystère, ce paradoxe intolérable de la Vie qui souffre de la mort en son sein bugne contre notre habitude. En y plongeant comme l’Eglise nous y convie on est sanctifiés.


Ceci étant bien dit, il faut souligner qu'il y avait dans l'âme du Christ deux amours: l'un qui venait en ligne directe de la Trinité et qui se nomme la charité (la charité créée), l'autre qui montait des profondeurs de sa chair et qui était naturel - celui que Dieu accorde à toute créature en lui donnant l'existence. Cet amour était surélevé en Jésus par la présence de la charité, mais il s'en distinguait - et s'en distingue toujours au Ciel.


On retrouve la distinction entre l’amour naturel et l’amour de la grâce (la charité créée), deux élans distincts qui coopèrent même dans le Christ.


Seulement sur la terre il avait une autonomie permettant à la liberté de dire Oui ou Non aux folies de la charité... cette liberté qui a un tel prix aux yeux de l'humilité trinitaire. Il n'était pas question pour lui de dire Non par mode de péché, car la Fontaine blanche de la Vision le rendait impeccable, mais il pouvait dire Non par mode de supplication: "Je t'en prie, éloigne de moi cette coupe"... c'est précisément ce qu'Il a fait à l'heure de l'Agonie.


Dans son humanité le Christ a senti sa chair faiblir pendant l’Agonie au mont des oliviers, mais son cœur est resté attaché à Dieu. Sa supplication n’est pas la fermeture de son Cœur, c’est le résultat d’une communion avec Dieu où il ne cache rien de ses souffrances.


Si Jésus avait persévéré dans cette attitude Il n'aurait pas péché, mais les Trois auraient dû renoncer à la folie de l'œuvre rédemptrice. Le Saint-Esprit a préféré soutenir Sa liberté pour lui permettre de dire à son Père et à sa propre charité - qui se fond avec le Saint-Esprit pour ne faire avec Lui qu'un seul Amour: "Non pas ma volonté ni ma faiblesse, mais ta folie!"


L’Esprit Saint ne contredit jamais la liberté du cœur, il la permet. Ce n’est pas une influence extérieure c’est l’Amour lui-même qui agit. Il permet de dépasser notre peur.


C'est tout ce que je peux dire, en un sens, sur le mystère de la Rédemption. Mais cela explique que la folie de la Croix continue à faire des ravages dans l'Eglise, bien que "la dette soit payée": ce n'est pas une question de dette, c'est la surabondance des désirs chantés par Thérèse de l'Enfant Jésus, et chacun des saints à sa façon. A travers eux, mais à travers aussi le moindre pécheur qui se convertit, l'Eglise ne cesse pas de gémir vers la Gloire à travers la stigmatisation.


Même si le Christ a déjà souffert sa Passion et qu’Il Est ressuscité le troisième jour, nous sentons le besoin de souffrir avec Lui par compassion, entrainés que nous sommes par la gratuité et la folie de Dieu. Les blessures de la Passion ne se referment pas, car elles laissent passer la Miséricorde.


Si on veut que la stigmatisation s'arrête, il faut cesser de dire la Messe, car chaque communion nous stigmatise invisiblement et insensiblement, du moins la plupart du temps: quand elle se met à le faire visiblement, elle débouche dans la mort d'amour de la bienheureuse Imelda, et finalement de tous les saints.


L’eucharistie nous permet de communier à cette souffrance de Dieu face au péché. Elle nous rend participants de la folie d’Amour, blessure gratuite qui refuse de se fermer.


Que nous prenions peur devant de tels gouffres, Dieu ne nous en voudra pas. Mais les contester, prétendre leur échapper pour faire mieux, c'est résister au Saint-Esprit et prendre secrètement le chemin de l'enfer. Ayons peur, mais ayons confiance... et d'autant plus confiance que nous avons peur. "Les soldats combattront et Dieu donnera Victoire": ce n'est pas nous qui viendrons à bout de ce qui nous attend, c'est Dieu seul si nous acceptons que son programme se réalise et non pas le nôtre.


Donc notre liberté se situe dans le fait d’accepter -ou pas- notre peur. Tout ce que nous pouvons tenter pour maitriser cette peur du mystère de la rédemption, pour la raisonner reviendrait à nous perdre nous-mêmes. La seule voie qui reste est l’adoration en esprit et en vérité du mystère d’Amour.


Accepter cela, c'est ce que j'appelle plonger dans le trou noir pour déboucher un jour dans la Fontaine blanche, c'est mourir à notre volonté propre, comme Jésus l'a fait à l'heure de l'Agonie. Et cela se fait dans la douceur: une douceur d'autant plus profonde que notre peur est plus grande et notre capitulation plus radicale."


Il n’y a pas d’alternative à cette peur. Tant que l’on cherche ailleurs, on se ment à soi-même. La mort de la volonté propre, c’est la mort de l’amour-propre. « Faisons fi des convenances, il n’y a personne à impressionner. Vous devez avoir faim ! » comme dirait Barbossa. C’est le désir de Dieu qui doit nous guider, au mépris de toutes les précautions psychologiques. Car notre salut ne nous appartient pas.



Molinié, du trou noir à la fontaine blanche
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