• Ratatouille

Le colérique et le passionné (caractérologie, 3/5)

Bonjour !


Après avoir parlé des rouages de l’école classique de caractérologie dans cet article-ci, nous avons commencé à parler des caractères avec le nerveux et le sentimental dans cet article-là. Aujourd’hui, nous aborderons les deux caractères les plus intenses de tous : le colérique et le passionné.


Vous l’aurez compris, s’ils sont les plus intenses c’est que ce sont les deux seuls caractères à cumuler une émotivité forte et une puissante activité. Puisque l’émotivité est l’énergie affective et l’activité est l’énergie mentale, nous voici face à deux moteurs de Rolls Royce remplis de carburant haut de gamme. Ça va donner.


L’intensité de l’émotivité, chez ces deux caractères, ne produit pas les complexes que l’on observe chez le nerveux et le sentimental, parce que cette émotivité est canalisée par l’activité. Prenons l’exemple d’une corde. Lorsque l’émotivité est tendue par l’effort, la corde présente moins de risque de faire des nœuds. En revanche lorsque l’effort est faible ou intermittent (en cas d’inactivité), la corde s’emmêle et des nœuds affectifs se forment. Comme on l’a dit, chez le colérique comme chez le passionné la corde est tendue, ce qui explique que malgré leur émotivité ces deux caractères sont moins sujets aux complexes.


Commençons par le colérique. Attention, il faut préciser que le nom de ce caractère est, somme toute, peu représentatif. Ce caractère n’est pas plus sujet à la colère qu’un autre. D’ailleurs, son combat sera plutôt la concupiscence que la colère... Au point que le Gall préférera appeler ce caractère « actif exubérant » que colérique. On verra d’ailleurs que la colère « véritable » se retrouve davantage du côté du passionné, qui a un côté plus violent.


Le colérique


Emotif, Actif et Primaire, le colérique est le caractère le plus envié de tous, et celui qui envie le moins les autres. C’est un enfant casse-cou, difficilement tenable, avide d’explorations plus audacieuses les unes que les autres. A 6 ans, c’est le fier-à-bras, batailleur et insolent, et à 11 ans, on observe chez les garçons une poussée massive de l’ossature et le déploiement de la carrure. La jeune fille colérique deviendra un garçon manqué, à l’instar de George Sand. La puberté est une vraie révolution qui travaille le colérique pendant des mois, et il risque de se laisser entièrement guider par son instinct sexuel.


Long à éduquer, ce caractère a des prétentions exorbitantes qui ne le lâcheront jamais. Pour vous donner une idée, Surcouf était colérique. Le 29 janvier 1796, à 22 ans, alors qu’il est équipé d’un petit bâtiment de 4 canons et qu’ils sont 19 à bord, il attaque le Triton, un vaisseau de 150 hommes et 26 canons. Et ils le prennent d’assaut. Voilà voilà. Churchill aussi était colérique.


Exubérant, brouillon, le colérique est à la recherche de résultats tangibles et immédiats. Il veut secrètement posséder le monde, mais il est moins égoïste qu’égocentrique : il prend toutes les ressources possibles pour se mettre toujours en avant et faire de toutes choses, de tous les êtres qui l’entourent autant de comparses introduits de gré ou de force dans cette comédie universelle où il s’est arrogé le premier rôle. Il y a quelque chose d’irrésistible chez le colérique, qui fait que ceux qu’il embarque dans ses aventures le suivent avec joie. Le colérique suscite une adhésion bien différente du nerveux par exemple, qui a tendance à fasciner et à faire souffrir ceux qui s’approchent trop près de lui à cause de sa jalousie. En fait, le colérique ne capte pas les autres mais il les entraine, il les pousse à l’action.


Au départ, le colérique a la côte dans sa famille. Il est vorace et joyeux, conquérant plutôt que séducteur. Les adultes – et surtout la mère – ont donc tendance à l’encourager dans ses penchants.


Toutefois, très vite, son côté casse-cou devient envahissant, et déclenche des sanctions qui n’ont pour tout résultat que de générer une tension entre le colérique et sa famille, tension qui l’oppose et lui fait désirer l’indépendance (idée qui se concrétisera au moment de l’adolescence). Pour autant, le colérique ne déteste pas sa famille - au contraire, son affection pour les siens est souvent manifeste, bien qu’il quitte souvent sa famille sur des périodes prolongées. Par exemple, si on prête trop de complaisance aux histoires d’injustices que le colérique prétend avoir subies dans sa famille, il pourrait se retourner contre nous : nul ne ressent plus nettement l’offense faite aux siens.


Dans son foyer, l’enfant colérique aura de brusque poussées d’affection, typique des hommes qui prétendent avoir le droit d’être aimés et sur le champ. Le risque ici c’est que la mère assimile - plus fortement et plus précisément qu’elle ne le croit - l’enfant colérique à son conjoint, et qu’elle adopte à son égard une attitude équivoque qui renforce le complexe d’œdipe, depuis la fixation amoureuse sur la mère jusqu’à l’opposition haineuse envers le père.


Et la mère n’est pas la seule à agir de la sorte : toutes les femmes de la maison subiront l’ascendant du colérique, et par leur docilité complice, orienteront inconsciemment le colérique dans la direction des succès féminins. D’autre part, le colérique a besoin d’un confident pour épancher son besoin de confidence et de protection, et aura toujours tendance à élire un membre de la famille pour ce rôle si flatteur… et si subalterne. Souvent c’est la grande sœur.


La puberté est une épreuve déterminante dans l’éducation du colérique, qui tire son immense énergie de la concupiscence. Il ne faut surtout pas chercher à contrecarrer le colérique (sinon c’est la scission nette et définitive), il faut lui proposer un équilibre à la fois dynamique et profond. Cet équilibre se prépare très tôt. Il faut proposer au colérique un espace à lui où il puisse exercer un empire à sa mesure sans être inquiété par les adultes. Que ce soit une pièce ou un débarras, l’important c’est qu’il soit le seul à gérer cet espace, dans le but de le faire passer de lui-même de l’opposition revendicatrice à l’autonomie constructive.


De la même façon, le scoutisme est extrêmement salutaire pour ce caractère, et lui correspond tellement qu’il peut même relever vers ce caractère les tempéraments moins puissants (comme le nerveux et l’amorphe).


Ces ventilations prudentes et opportunes, ces soupapes de sécurité, permettront aux parents (et tout spécialement au père) d’établir un cadre net et précis pour le colérique. Cela requiert des têtes à têtes sérieux avec l’enfant - et plus encore avec l’adolescent - pour lui faire comprendre que son désir d’indépendance est bien compris, mais ne se réalisera pas au détriment de l’équilibre familial. Le colérique a besoin de réaliser que l’autorité de son père n’est pas oppressive ou arbitraire, mais qu’elle préserve une vie plus forte et plus riche pour chacun des membres de la famille.


En somme, le colérique est généreux car il déborde d’énergie. Sa primarité le maintien dans l’instant et le pousse à accomplir des exploits, juste pour le plaisir. Qu’on pense à l’exclamation de Cyrano de Bergerac : « Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès ! Non, non c'est bien plus beau lorsque c'est inutile ! »


La générosité du colérique se retrouve aussi dans son rapport à la vérité. Nous avons vu que le nerveux est le caractère le moins objectif, celui qui supporte le moins la vérité crue et qui ment presque avec sincérité, par dédain pour elle ; nous avons aussi évoqué l’anxiété du sentimental face à la réalité et son besoin de dissimuler pour se protéger d’elle ; et nous constatons que le colérique n’a pas peur de la vérité, mais dans son enthousiasme il la dépasse et tombe souvent dans l’exagération et la vantardise.


Le colérique est un maitre de l’improvisation, il nage comme un poisson dans l’eau lors des périodes de tourment politique et de révolution et apprécie tout particulièrement la démocratie, cette tribune où chacun (et surtout lui) peut s’exprimer théâtralement pour emmener les foules. Le nerveux est un poète, le sentimental un philosophe, et le colérique est un politicien hors pair, surtout en régime démocratique.


Passons au passionné maintenant.


Le passionné


Le caractère passionné est Emotif, Actif, Secondaire (EAS).


A la différence du nerveux et du sentimental, le passionné est actif. Cela signifie concrètement qu’il est tendu vers le réel, naturellement disposé à agir pour le transformer. La tension décrit le mieux ce caractère : de fait, l’énergie de l’émotion est mobilisée à fond par l’activité comme chez le colérique, mais ici cette énergie est engrangée par la secondarité qui ne perd rien des expériences, ce qui permet de focaliser une masse d’énergie colossale dans l’acte.


Cette intensité si caractéristique du passionné en fait le caractère le plus efficace de tous. Le passionné ne reste pas à la surface des choses, il va au fond pour comprendre et maîtriser son environnement. Son côté impérieux ne doit pas être confondu avec la vanité puérile du nerveux ; en fait le passionné est simplement entièrement absorbé par son objectif. Cela signifie qu’il est capable, lui aussi, de se soumettre à l’autorité - tant que celle-ci est juste : il voit plus loin que son propre bien, il voit l’intérêt de l’ordre. C’est le caractère le plus sensible au bien commun et à la morale, par exemple.


Le passionné se distingue du colérique par sa rigueur et sa violence. Chez ce dernier, l’intensité est atténuée par la primarité : dès que l’énergie vient le colérique la laisse s’exprimer. Le passionné, lui, va réfléchir au meilleur moyen d’employer cette énergie. D’ailleurs ce qui intéresse le colérique c’est d’être au centre, de commander, alors que le passionné est davantage soucieux que son objectif soit atteint. Au final c’est le dévouement du passionné à son propre idéal qui attire les gens (eux-mêmes séduits par cet idéal), tandis que c’est le charisme du colérique qui explique la quantité de ses compagnons. Il y a quelque chose d’assez austère chez le passionné.


Le caractère passionné est le caractère le plus autonome, ce qui signifie qu’il nécessite peu de cadrage éducatif. Par son intelligence vive, son excellente mémoire et ses dons d’observation, il sait tirer de son expérience des principes d’action durables. Il est peu influençable et les chahuteurs, alors qu’ils font des misères aux timides, respectent sa fermeté. De son côté, il a tendance à les mépriser pour leur côté superficiel.


Cela dit, il faut que l’entourage du passionné le surveille pour éviter que son amour de l’ordre ne tourne au rigorisme : il faut lui fixer une limite à ne pas franchir dans ce domaine. D’autre part, il faut inculquer au passionné le sens de la communauté car il a tendance à « se la jouer perso ». Deux objectifs : lutter contre l’introversion et contre l’abstraction. Ça peut passer par le sport. Le sport permet aussi de développer le courage physique : le passionné tergiverse tellement qu’il peut parfois se montrer lâche dans l’action. Vous le voyez déjà, le scoutisme ne fait pas de mal au passionné non plus !


La lutte contre le rationalisme du passionné passe aussi par une éducation aux arts, à la musique, etc… En fait, le passionné doit être amené à une certaine souplesse, sans quoi il va finir par se fermer dans une attitude proche du fanatisme. Ceci étant, il gardera toujours une forme de magnanimité pour ses inférieurs - et une grande affection à l’égard des enfants et des animaux.


En raison de son intensité, le passionné a parfois le sentiment d’être différent du reste des hommes, c’est pourquoi on dit que son premier combat est l’orgueil. Mais il ne s’agit pas de n’importe quel orgueil : l’orgueil du passionné a quelque chose d’aussi pur que diabolique. Son sens de la stratégie peut se rapprocher de l’opportunisme, et s’il ment pour le coup c’est en toute connaissance de cause, parce que cela sert son objectif.


Paradoxalement, il est capable d’abnégation si cela peut servir sa cause, mais il aura beaucoup, beaucoup de mal à se laisser faire, à s’immerger lui-même dans le temps présent, à se mettre au même niveau que les autres. Or c’est là le cœur de la sainteté : accepter une bonne fois pour toutes d’être désarçonné. C’est ce qui est arrivé à saint Paul. Passionné qu’il était, il a eu besoin de tomber littéralement de cheval. Mais qu’on compare saint Paul à un autre passionné célèbre, Hitler, et on comprend à quels désastres peut mener cette redoutable intelligence si elle n’est pas convertie.


Il est donc important de veiller à ne pas détruire l’idéal du passionné simplement par peur de sa puissance, mais au contraire de lui montrer le vrai idéal, le seul qui vaut la peine d’être poursuivi : la vie en Dieu. Étant secondaire, le passionné est plus cassant que le colérique ; il aura plus de mal à maintenir son unité intérieure, surtout si elle est constamment agressée. Voilà pourquoi il est si important de le guider plus que de chercher à le contraindre ou le rebuter. Et surtout, il ne faut pas sous-estimer son intelligence. Il peut arriver que certains éducateurs cherchent à prouver aux enfants qu’ils ont tort juste pour travailler leur souplesse. Ce jeu est risqué avec le passionné, car il a souvent raison, et si on le prive de son intelligence on lui enlève le seul moyen qu’il a de se construire. De fait, l’affectivité vient après la raison dans le développement du passionné. Il faut donc lui apprendre à suivre les consignes pour le principe, parce que l’obéissance est une chose bonne en soi. Etonnamment, le passionné pourra être sensible à ce genre d’argument, car son truc c’est la morale.


Les motivations du passionné vont plus loin que celle du colérique, plus haut que celles du sentimental, elles sont plus fantastiques que celles du nerveux, elles sont tout cela à la fois : elles sont métaphysiques. Dans sa puissance de pensée, le passionné ne peut s’empêcher de comprendre ce qui dépasse la réalité, ce qui fait que la vie jaillit du néant. Nous avions parlé de la philosophie du sentimental, qui a tendance à s’offrir comme une alternative ou une fuite de la réalité. Ici, c’est plus que cela. Il faut comprendre, mais sans éviter la réalité. Vous l’aurez deviné, saint Thomas était passionné.


Voilà pour ces deux caractères. Ils incarnent en quelque sorte la quintessence de tous les autres. En fait, on pourrait dire qu’il n’y a qu’une réelle distinction entre les personnes, et c’est le retentissement des représentation (primaire/secondaire). L’émotivité et l’activité semblent être des critères plus variables - et peut-être davantage sujets aux influences extérieures. Le nerveux et le sentimental n’ont pas assez d’activité, le sanguin et le flegmatique on trop peu d’émotion, et l’amorphe et l’apathique ont trop peu des deux mais à bien y réfléchir on dirait que la vraie charpente du caractère c’est la distinction primaire/secondaire, qui n’est jamais aussi visible qu’entre le colérique et le passionné…


Toutefois, on imagine mal un monde peuplé uniquement de Churchills, de Surcoufs et de Cyranos donnant la réplique à César, Napoléon et à de Gaulle. Chaque caractère a ses qualités, et il faut de tout pour faire un monde !


Bonne semaine les amis !