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Le darwinisme sur le billard

Bonjour !


Aujourd’hui, je vous propose d’aborder la question du darwinisme. L’idée c’est de comprendre qu’est-ce que le darwinisme, quels enjeux sont inclus dans cette idéologie et de faire la part des choses entre la vérité et les inepties dans ce beau bazar.


Parce que l’on ne va pas se mentir, c’est un beau bazar.


Tout d’abord, écoutons la fin du discours à la Sorbonne d’un certain Joseph Ratzinger. C’est un peu dense, mais cela donne bien le ton :


« Une explication du réel qui ne peut fonder également de façon sensée et compréhensive un ethos doit rester nécessairement insuffisante. Or c'est un fait que la théorie de l'évolution, là où elle se risque à s'élargir en "philosophia universalis", tente de refonder également l'ethos sur la base de l'évolution.


« Mais cet ethos de l'évolution, qui trouve inéluctablement sa notion clé dans le modèle de la sélection, et donc dans la lutte pour la survie, dans la victoire du plus fort, dans l'adaptation réussie, n'a à offrir que peu de consolations. Là même où l'on cherche à l'embellir de diverses manières, il demeure finalement un ethos cruel. L'effort pour distiller le rationnel à partir d'une réalité en elle-même insensée, échoue ici clairement à vue d'œil. Tout cela sert bien peu pour ce dont nous avons besoin : une éthique de la paix universelle, de l'amour pratique du prochain et du nécessaire dépassement du bien individuel.


« La tentative pour redonner, en cette crise de l'humanité, un sens compréhensif à la notion de Christianisme comme "religio vera", doit pour ainsi dire miser pareillement sur l'orthopraxie et sur l'orthodoxie. Son contenu devra consister, au plus profond, aujourd'hui - à vrai dire comme autrefois - en ce que l'amour et la raison coïncident en tant que piliers fondamentaux proprement dits du réel : la raison véritable est l'amour et l'amour est la raison véritable. Dans leur unité, ils sont le fondement véritable et le but de tout le réel. »[1]


Ce que nous dit là le futur et regretté Benoît XVI, c’est que la théorie de l’évolution contient des graines dangereuses, qu’il s’agit de ne pas répandre par une généralisation abusive. Sentez-vous cet air familier? Il y a comme qui dirait un parallèle avec l’article la psychanalyse sur le billard : faute d’une solide formation métaphysique et philosophique, on extrapole une découverte scientifique de qualité pour fonder une nouvelle école d’idéologie, un prisme à travers lequel on prétend interpréter l’univers entier.


Passons maintenant la parole à Fabrice Hadjadj, qui pose dans un article de La Croix le sujet de façon pédagogique :


« Le croyant doit tenir que toute vérité scientifique est compatible avec le dogme chrétien, puisque c'est le même Dieu qui est l'auteur de la raison et le donateur de la foi. Aussi la question de la compatibilité du darwinisme avec le christianisme revient-elle à celle de la scientificité du darwinisme lui-même. Or, à ce sujet, il convient de faire trois remarques. La première, c'est que le darwinisme ne s'identifie pas à la pensée de Darwin : il est une nébuleuse, issue de la rencontre de cette pensée avec la génétique, et se trouve traversé par divers courants dont les premiers, pseudo-scientifiques, aboutirent au darwinisme social, c'est-à-dire à l'idée que la sélection du plus apte est la loi fondamentale de la nature et de la société.


« Deuxième remarque : le créationnisme sert souvent d'épouvantail pour ne pas réfléchir. Car on peut être évolutionniste sans être darwiniste, et on peut s'opposer au darwinisme par rationalité et non par fondamentalisme. En 1969, Arthur Koestler organisait un symposium intitulé « Au-delà du réductionnisme », réunissant des biologistes, dont plusieurs prix Nobel, afin de critiquer l'orthodoxie darwinienne. Ces scientifiques refusaient, au nom de la raison, la thèse selon laquelle le hasard peut être principe d'ordre, ou le plus sortir du moins : selon eux, l'évolution des espèces vers un être capable d'aimer et de penser l'univers était une tendance du vivant lui-même, et non le produit des circonstances - le fruit d'une bonté essentielle, et non le résultat d'une lutte.


« Troisième remarque qui découle des précédentes : il y a une idéologie darwiniste qui ronge la modernité et c'est elle qu'il s'agit de dénoncer pour mieux cerner la vérité de l'évolution. Hannah Arendt rappelle qu'Engels appelait Marx le « Darwin de l'histoire », et que Hitler prétendait fonder sa politique sur les lois darwiniennes de la nature : la Sélection naturelle (« sélection » était le terme employé dans les camps pour l'envoi à la chambre à gaz) devait se substituer à l'Élection des juifs. Cette idéologie, qui se trouve au fondement du nazisme, a survécu au nazisme lui-même et marque un certain libéralisme : une vision concurrentielle de la vie, où ce n'est pas l'amour ni la vérité qui prime, mais l'efficience, en sorte qu'on peut prétendre éliminer les faibles par une fausse compassion qui vous explique qu'ils n'étaient pas viables. Vision qui conduit en outre à une biologisation du passé : les jeunes connaissent de mieux en mieux les dinosaures et l'australopithèque, et de moins en moins l'histoire de leur pays ou la réflexion sur l'homme. Or, quand la mémoire ne s'intéresse plus qu'au pré-humain, c'est vers le post-humain que se tournent nos projets : la fabrication d'un surhomme génétiquement et cybernétiquement modifié.


« Il est donc urgent de se demander comment le darwinisme donne lieu à de telles dérives, et pourquoi, en devenant la seule référence sur nos origines, il est incapable de fonder un humanisme véritable. »[2]


Voilà pour les enjeux. Mais avant d’aller plus loin, il paraît nécessaire de clarifier un peu le sujet. Nous allons parler de la théorie de l’évolution des espèces, qui comme nous le disait à l’instant le cardinal Ratzinger « trouve sa notion clé dans le modèle de la sélection ».


La thèse des défenseurs de la Théorie synthétique de l'évolution (TSE pour les intimes) est la suivante : les êtres vivants développent des mutations génétiques aléatoires : on pourrait dire qu’ils évoluent au fil des générations, et ce de façon complètement hasardeuse. Certains de ces êtres évolués sont mieux adaptés que d’autres à l’environnement ; ceux-ci prévalent tandis que les autres individus, inadaptés, meurent. Du coup, on peut voir des similitudes entre les êtres vivants des quatre coins du globe, par exemple dans leur squelette quand on s’aperçoit que des nageoires cachent les os de ce qui ressemble étrangement à une main. Comme si, à un moment donné, une espèce s’était partagée entre le milieu aquatique et le milieu terrestre. Au passage, on ne peut nier que certaines espèces sont particulièrement adaptées à leur environnement - comme le phasme, par exemple.


Comprenons-nous bien : la question derrière tout cela est littéralement une question de vie ou de mort. Selon les partisans de la TSE, la vie ne diffère en rien de l’inanimé. On sait depuis longtemps que les objets inanimés répondent à la loi de l’entropie, autrement dit que la chaleur et le mouvement se dispersent jusqu’à s’éteindre. Notre soleil perd à chaque seconde 4, 4 millions de tonnes et dans 10 milliards d’années il mourra. Ce sont les lois de la physique, et depuis le big bang l’univers ne fait que se disperser et se refroidir. Même à notre échelle, nous savons que nos monuments sont des ruines en puissance. D’ailleurs notre corps, passé la jeunesse, répond à ces lois de la physique. Tout ce que défendent ces scientifiques adeptes de la TSE, c’est l’idée selon laquelle l’espèce répond aussi à cette loi de l’entropie. Plus encore, ils affirment que l’adaptation à l’environnement n’est que le fruit du hasard. Donc non seulement on est mal barrés, mais en plus notre seul espoir réside dans le hasard.


Les exemples donnés par ces scientifiques sont frappants, et parlent d’eux-mêmes. Il n’y a pas besoin d’être un fan des X-Men pour réaliser que la thèse de l’évolution tient la route. On y pense, on retourne le problème dans tous les sens et, y a pas à dire, la TSE saute aux yeux. Jusqu’à ce qu’un paon magnifique nous coupe la route en se dandinant avec élégance. Eh bien ! et lui, alors ? Sans vouloir vexer l’oiseau, on a fait mieux question adaptation…


Voilà l’une des objections aux partisans de la TSE : l’adaptation est importante, mais elle n’est pas la seule force de sélection, en témoigne notre ami le paon. D’ailleurs, à bien y songer, rien n’est plus adapté à son milieu que le tardigrade : ce petit bonhomme Michelin croisé avec un tic-tac résiste à des températures allant de −272 à +150 °C et survit à des pressions allant jusqu'à 6 000 bar, il résiste même au vide spatial. Pourquoi diable avons-nous donc dépassé le millimètre ? Cela ne correspond pas aux principes de l’entropie.


Autre question : avec la destruction et le hasard comme seules forces en présence, je ne suis pas certain que la vie soit restée bien longtemps sur Terre. Comment expliquer la profusion d’espèces qui persiste à exister au XXIème siècle, en dépit de notre hargne à nourrir tout ça avec du gasoil et du plastique ?


Continuons, je me sens en forme : cette destruction et ce hasard sont, par définition, aveugles. On pourrait d’ailleurs définir la posture des partisans de la TSE comme nietzschéenne, dans le sens où ils refusent la notion de finalité quand ils étudient le vivant. Dès lors – accrochez-vous, celle-ci est ma préférée – comment expliquer que le poulpe a des yeux ? Je m’explique : si la nature est aveugle, elle ne tend à aucune fin. Bon. Elle va donc se développer dans un sens essais/erreurs, autrement dit elle teste le changement et voit si l’individu survit ou non. A ceci près quand même que comme elle ne cherche rien, elle teste dans tous les sens, ça fait donc beaucoup de victimes collatérales mais passons. A ce moment-là, comment expliquer l’existence d’un organe aussi complexe que l’œil ? Car pour arriver à un œil, même un peu bigleux, il faut tout de même un certain temps de maturation, tout un empilement de mutations aveugles… Comment expliquer ça, sachant que 99,9% de ces mutations sont inutiles tant que l’œil ne fonctionne pas ? Mettons maintenant que je me trouve face à un scientifique de très mauvaise foi, ou alors vraiment mauvais en statistiques, qui me réponde que c’est possible. Bien bien bien. C’est là que je sors le poulpe de ma poche : il a des yeux ! Comment peut-on expliquer quelque chose d’aussi improbable que ça par le hasard : mon poulpe a des yeux ! Autrement dit, cet organe extrêmement complexe s’est développé chez des espèces complètement différentes (qui n’ont pas pu se vendre la mèche), vertébrées et invertébrées. Un hasard extraordinaire aurait peut-être pu arriver dans une espèce, mais qu’il se produise dans une autre, alors ça c’est quand même fort. Non, puisque mon mollusque a des yeux, c’est bien que quelqu’un a voulu qu’il voie…[3]


Quand certaines personnes nous disent que nous avons tendance à projeter notre « croyance » sur le monde pour y donner du sens, admettons ici que l’inverse est flagrante : l’opiniâtreté de ces scientifiques à ne voir que le hasard dans la sélection naturelle des espèces est une belle projection de leur incroyance.


Force est de constater que la sélection naturelle des espèces est guidée, accompagnée par une intention qui ne doit rien au hasard. Bergson l’appelle l’élan vital, d’autres parlent avec pudeur du dessein intelligent, m’enfin de notre côté nous savons bien qui c’est. Et nous pouvons affirmer sans vergogne que la Création suit une finalité qui supplante de loin cette cruauté dont nous prévient le cardinal Ratzinger.


Penchons-nous avant de finir sur le créationnisme, sur cet épouvantail qui prétendrait par un magistral et ridicule mouvement de volonté nier les faits. Pourquoi certaines personnes se sont-elles senties obligées d’opposer Dieu à la nature ? On le voit bien, la notion d’évolution ne remet pas en question le fait que ce soit Dieu qui nous donne la vie. La nature n’est pas le signe du hasard, au contraire elle est une lettre d’amour qu’il serait bien dommage de lire à moitié. Le problème, c’est que dans l’intensité de certains débats il devient difficile de faire la part des choses. L’indispensable nuance qui nous permet d’admettre une cohérence temporelle dans le monde du vivant ne signifie en rien que ce monde n’est pas vigoureusement porté par l’intention divine. On perçoit trop la création comme une activité distante, comme un artiste sculpterait une statue et n’aurait ensuite plus rien à faire avec elle. Ce n’est pas ainsi que Dieu créée : Il nous est d’ailleurs si essentiel que nous ne survivrions pas s’Il devait s’absenter une microseconde. Sa création est intrinsèquement dynamique, elle collabore avec la nature à un point tel que nous en sommes inconscients.


Bref, Dieu est Bon, Il est Amour, Il est Tout.


Bonne semaine !


P.S: Suite à la lecture de cet article, monsieur Roland Bonnefous m'a très aimablement - et très judicieusement - fait découvrir le livre Faut-il brûler Darwin? de Jacques Costagliola, préfacé s'il vous plait de René Thom, l'un des plus grands épistémologues du XXème siècle. Ce livre semble comparable à l'exploit critique d'Augustin Cochin lorsqu'il met en lumière avec une rigueur extraordinaire la campagne d'intimidation qu'Alphonse Aulard a menée contre Hippolyte Taine. Trop souvent, dans l'histoire des idées, la réputation prend la place du génie et relègue celui-ci au placard. Dans ces cas-là, seule une étude attentive des écrits et des faits historiques peut chasser la fumée. Ces tours de force où la raison est étouffée par l'histoire nécessitent de courageux enquêteurs pour retrouver la vérité... Et des lecteurs avertis pour lire cette vérité!

[1] Joseph Ratzinger, Vérité du Christianisme ? Conférence du 27 novembre 1999 à la Sorbonne, Paris, par le Cardinal Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. [2] Fabrice Hadjadj, article dans le journal La Croix du 10 février 2009 [3] Il faut quand même rendre à César ce qui est à César: cette argumentation s’appuie complètement sur celle de Bergson, qui s’appuie lui-même sur celle de Cournot. Et ce n’était pas un poulpe, mais un peigne. Sauf si le poulpe est un peigne, je ne m’y connais pas assez pour trancher.




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