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Le panache d’un roi

Saviez-vous qu’en 1873, la France se préparait au retour du roi ? Le Comte de Chambord, petit-fils de Charles X et dernier représentant de la branche aînée et française de la maison de Bourbon, était attendu avec impatience par le gouvernement - et par la majeure partie des français.


Je vous entends. Vous allez dire « oui, m’enfin des rois on en a déjà eu quelques-uns, et un de plus ou un de moins ça n’aurait pas changé grand-chose. » Détrompez-vous, les amis ! Celui-ci, qui allait s’appeler Henri V, était différent. Contrairement aux monarques qui l’avaient précédé depuis la Révolution, celui-ci avait fait ses devoirs.


Quand je dis faire ses devoirs, ce n’est pas une exagération. Ça serait plutôt un euphémisme. Le comte de Chambord, ou Henri V, ou Henri d’Artois (on peut dire les trois), s’était préparé. Pendant plus de trente ans il s’est attelé à comprendre la situation des français, et il avait minutieusement préparé son programme pour que la justice sociale ne soit plus un vain mot.


Mais que diantre s’est-il donc passé ? En effet, vous savez qu’au lieu de cette restauration nous avons eu droit à la tristement célèbre troisième république, qui a tourné au vinaigre avec Gambetta et compagnie. Pour vous dire, elle a tellement tourné au vinaigre que ça expliquerait en bonne partie le défaitisme du généralissime Weygand et du maréchal Pétain en 1940. Pour eux la déroute française était méritée, vu l’immoralité du régime politique en vigueur. Alors, que s’est-il passé ?


Un drapeau.


C’est en raison de la couleur d’un drapeau qu’un roi a refusé le trône qui lui était offert. En effet, pour Henri V, le drapeau tricolore c’est la Révolution, et il ne veut aucune méprise : la Révolution et lui, ça fait deux. Il préfère donc garder le drapeau blanc, « l'étendard d'Henri IV, de François Ier et de Jeanne d'Arc ».


Mettons sur pause pour un petit exercice de logique : En 1830, Philippe d’Orléans accepte la lieutenance générale du royaume, poussé par 47 parlementaires (libéraux) sur 700. Il s’empresse d’arborer « fièrement » le drapeau tricolore. En 1871, alors que l’assemblée compte 400 monarchistes contre 240 républicains, Henri d’Artois refuse le trône à cause du drapeau tricolore. Qu’est-ce qui a changé ?


Le panache, les amis. Lisez donc le document ci-dessous dans lequel Henri V explique son choix. C’est une question d’honneur qui pèse dans la balance, et pour Henri V, on ne transige pas avec l’honneur. Non mais.


Je ne prétends pas que l'honneur se résume au panache. Bien au contraire, le panache en serait plutôt la pointe. C'est la conversion de l'idéalisme dans la confrontation de celui-ci à la réalité. L'attrait de ce qui est beau, ce qui est bon, ce qui est parfait ne se détériore pas en déprime stérile mais se transforme en puissance d'action.


Alors bien sûr personne n’a compris l’attitude d’Henri V – pensez-vous, refuser le pouvoir ! - et un petit malin s’est empressé de prétendre qu’il saluerait volontiers le drapeau tricolore à son entrée dans Paris. Ça a forcé le roi à démentir publiquement, et tout le travail diplomatique pour trouver une solution a été jeté à terre. La république s’est consolidée, et c’en a été fini de la royauté[1].


Pourquoi vous parler de cela ? Eh bien, déjà je trouve l’anecdote intéressante. On a tendance à croire que l’histoire suit un cours inévitable, que tout ce qui est arrivé était inéluctable. C’est vrai qu’en cataloguant les événements à postériori, ça limite le suspens. Ici, preuve en est du contraire !


Et puis surtout, je voulais admirer avec vous l’attitude d’Henri V, qui n’hésite pas à refuser le pouvoir pour garder son honneur. Cet acte foncièrement libre, déjà très difficilement compréhensible à l’époque, l’est plus encore aujourd’hui. Parce qu’il n’y a rien de plus incompréhensible à l’heure actuelle que l’honneur.


La dignité, pas de problème. Le respect lui aussi est mis à toutes les sauces ces jours-ci. Mais l’honneur… C’est la pierre d’achoppement de notre société de divertissement et de consommation. La recherche de son intérêt personnel, la peur du manque, ce que saint Jean-Paul II appelle la concupiscence, l’envie en fin de compte, tout cela se heurte à la fatuité du panache et de l’honneur.


Le panache est foncièrement inutile, c’est pourquoi il s’ajuste si profondément à la faille qui lézarde notre monde actuel. Nous évoquions le déterminisme historique, le fait que tous les événements semblent immuables - et inéluctables. Cela est vrai, tant qu’aucun Cyrano ne se promène alentour… Face à l’avarice se dresse la générosité, face aux stratagèmes se déploie l’absurde gratuité d’un poète, d’un bretteur, d’un honnête homme enfin.


L’honnête homme admet que le monde est un théâtre, mais il n’en fait pas tout un plat. Il comprend simplement à quel point il est vital de déployer son art. Aujourd’hui, on vilipende la forme, en répétant à tout va que les apparences sont trompeuses. Vanité des vanités, c’est les rouages internes qui nous intéressent dorénavant. La vérité se trouve dans la science de l’ingénieur. Comme ça au moins l’orgueil se fait plus discret. Quand on y pense, l’élan écologique lui-même n’est parfois pas dénué d’un côté légèrement avare et calculateur. C’est un idéal en négatif : polluer moins. Gaspiller moins. Au fur et à mesure de ces injonctions, l’on a l’impression d’être acculé au coin d’une pièce qui se rétrécit peu à peu. On se fait Rabougri. Riquiqui. Mais ce n’est jamais suffisant…


Au milieu de la dépression et des croquemitaines, l’honnête homme saute sur la scène, et disperse ces chimères d’un rire puissant. Il fait fleurir la gratuité et la générosité que tous attendent en secret, plein d’une énergie que les observations caloriques ne sauraient expliquer. L’écologie individualiste tourne alors au joyeux soin de la maison commune… Le père Gillet, évoqué dans l’article être homme, être chrétien, nous annonce qu’à force de vertu humaine (comme les vertus cardinales), nous nous disposons à recevoir l’Esprit Saint. Comme quoi, rien n’est perdu.


Si vous souhaitez de l’inspiration, un conseil en trois dimensions : lire Le Bossu dont nous avons parlé la dernière fois, engloutir la série de bandes dessinées de Capes et de Crocs, et dévorer l’excellent film Edmond. Je ne vous en dis pas plus, voyez par vous-même ! Et puis ça promet de bons cadeaux de noël. Mais surtout, souvenez-vous : « on ne se bat pas dans l'espoir du succès ! Non, non c'est bien plus beau lorsque c'est inutile ! »

[1] Pour ceux qu’interpelle la stratégie de mettre les pieds dans le plat de la diplomatie pour détruire un équilibre politique, sachez qu’il y a eu un précédent quelques années plus tôt : la dépêche d'Ems, qui a eu pour conséquence de déclencher la guerre de 1870. Intéressant ce qu’on peut faire avec de fausses infos… Les fake news ne datent pas d’hier !



Manifeste du drapeau blanc
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