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Le doute moderne

Toujours dans le thème de l’Église dans le monde d'aujourd'hui, je vous propose un court extrait de l'article de Florent Laca, dans le blog les amis de Chesterton. L'auteur commente un recueil d'articles écris par Chesterton à la fin de sa vie, publié sous le titre Le puits et les bas-fonds.


"Nous retrouvons ici la fameuse phrase de Chesterton, tirée d’Orthodoxie : « Le monde moderne est saturé des vieilles vertus chrétiennes virant à la folie. » La folie de la modernité, c’est de vouloir faire « mieux » que l’Église, en se basant sur ses enseignements. Ainsi, derrière chaque nouveau coup de folie de la modernité, qualifiés dans la plupart de nos journaux d’« avancées sociales » ou de « progrès de civilisation », on retrouve un enseignement chrétien. Prenons un exemple d’actualité, celui de la « théorie du genre ». Ne peut-elle pas être interprétée comme une hérésie basée sur cette sentence de l’apôtre Paul : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme ; car tous vous êtes un en Jésus-Christ » (Ga.3:28). Ici, la modernité s’est tout simplement contentée d’appliquer le programme en se débarrassant de la référence au Christ. Elle s’est mis à faire confiance, absolument et uniquement, en l’homme, là où le christianisme affirmait la dignité de la personne humaine parce que le Christ la sauvait du péché. Là où l’apôtre dit que Jésus nous considère comme des personnes (douées de raison, de libre-arbitre…) avant de nous percevoir comme étant un homme ou une femme, la modernité dit tout simplement qu’il n’y a absolument ni homme, ni femme. En vertu de quoi ? En « vertu » de son incapacité de vouloir quoi que ce soit et de s’engager de quelque manière que ce soit. C’est le nihilisme. Et le nihilisme ne produit que des positions radicales, propres aux esprits épuisés, voire malades. « Les notions modernes de cette espèce ne sont pas seulement négatives mais nihilistes, elles exigent toujours l’annihilation absolue ou la ‘prohibition totale’ de quelque chose » (p.169). Ainsi, pour le moderne, il n’y a pas de différence entre les sexes, puisque tout est culturel. Il n’y a pas de nations, pas de nationalités. Plus de frontières, plus de races. Et, sur un mode plus anecdotique : il ne faut plus manger de viande. Il ne faut plus boire d’alcool. Etc. Voilà pourquoi Chesterton traite ces militants d’hypocrites : ils prétendent libérer les hommes après des siècles d’asservissement, mais les harcèlent quotidiennement de dizaines d’impératifs qui les empêchent de vivre normalement. Pour s’en convaincre, contentons-nous de lire, tout simplement, les slogans que nous voyons affichés partout. Mangez cinq fruits et légumes par jour. Bougez plus. Ne fumez pas. Ne fraudez pas. Souriez, vous êtes filmés. Etc.


Chesterton avait diagnostiqué cette fatigue générale qui conduit l’homme à se soumettre à des impératifs absurdes qu’il s’est lui-même imposés (n’est-ce pas, malheureusement, une bonne définition de ce qu’a réellement donné le projet « d’individualisme des Lumières » ?…). Cette fatigue se repère à ce que les modernes ne veulent surtout pas être mis dans la détestable situation d’avoir à choisir quelque chose – et une vision radicale de l’existence est en effet une manière de s’interdire la possibilité du choix : « L’esprit moderne n’est pas habitué du tout à se prononcer. Il trouve cette tâche presque aussi déconcertante que de gérer sa propre ferme ou d’exercer son propre métier, ou de faire cent autres choses que les êtres humains ont fait depuis la fondation du monde » (p.102). Paradoxalement, ainsi va l’âge où chacun a la conviction intime de « penser par lui-même ». Car ce snobisme est le plus souvent symptôme d’une terrible fragilité de jugement et de caractère. Celui qui ne fait que penser par lui-même, uniquement par lui-même, se retrouve tout simplement incapable d’agir sa liberté.


Le catholique, lui, a cette lucidité (par la grâce de Dieu) qui lui permet de douter sainement de lui-même (sans tomber pour autant, comme cela peut être le cas, dans une forme de masochisme). C’est ce qui le sauve. « Un catholique est une personne qui a rassemblé du courage pour faire face à l’idée incroyable et inconcevable qu’il peut y avoir quelque chose de mieux avisé que lui-même » (p.69). Le catholique ne s’estime pas sauvé parce qu’il serait plus parfait que les autres ; ça, c’est plutôt ce que ressentent certains végétariens ultras ou religieux fondamentalistes. Mais il se sent sauvé précisément parce qu’il a toute conscience de sa perfectibilité et du peu qu’il fait pour essayer de sauver le monde, plutôt que de faire comme presque tout le monde autour de lui : l’enterrer."