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La libre pensée, cette chimère moderne

Il s’est passé quelque chose au XVIIIème siècle. Enfin il s’est passé tout un tas de trucs bien sûr, mais un événement en particulier est passé inaperçu. Augustin Cochin, dont nous avons déjà parlé dans cet article, remarque que les salons littéraires du XVIIème se transforment tout au long du XVIIIème en clubs philosophiques, qu’on appelle aussi sociétés de pensée. Ces sociétés, d’apparence tout à fait inoffensive, recèlent dans leur organisation une des erreurs les plus monumentales qui aient jamais existées, et qui aura des conséquences gigantesques pour la France tout d’abord, et pour le monde ensuite : ils inventent la notion de libre pensée.


Cochin explique comment fonctionnent ces sociétés de pensée : « La pensée travaille, là, comme le moût dans la cuve, ou le bois devant le feu. C'est par l'action du milieu, de la situation, par son point de départ et non par son but, que se définit ce travail. L'idée qui vient à l'esprit est celle d'orientation, qui s'oppose à l'idée de direction comme la loi subie à la loi reconnue, la servitude à l'obéissance. La société de pensée ignore sa loi, et c'est justement ce qui lui permet de se proclamer libre : elle est orientée à son insu, non dirigée de son aveu. Tel est le sens du nom que prend dès 1775 la plus accomplie des sociétés philosophiques, la capitale du monde des nuées : le Grand Orient. »[1]


Les clubs philosophiques, ou sociétés de pensée, marquent donc en réalité les prémices de la franc-maçonnerie. Et de la Révolution. Ce point est important parce que beaucoup de francs-maçons comme Alec Mellor, l’auteur du livre Histoire de l’anticléricalisme français, jurent leurs grands dieux que la franc-maçonnerie n’est qu’une réunion de joyeux drilles inoffensifs, rassemblés innocemment par leur soif de savoir. Dans son livre, monsieur Mellor, qui est franc-maçon et catholique (ne me demandez pas comment, il a l’air convaincu que c’est possible), répète sans arrêt que la franc-maçonnerie n’est pas du tout anticléricale, et que s’il est arrivé qu’elle contienne des germes d’anticléricalisme à certaines époques - notamment la troisième république, c’était par erreur et de façon exceptionnelle.


Ce que nous explique Augustin Cochin, c’est qu’effectivement les loges franc-maçonnes n’avaient pas à l'origine d’objectifs ou de stratégies déterminés : elles avaient simplement un fonctionnement qui, en plaçant la liberté absolue comme son principe et sa fin, conduit immanquablement au chaos. Poursuivons la citation :


« Et le terme, je ne dis pas l'objet, de ce travail passif, est une destruction. Il consiste en somme à éliminer, à réduire. La pensée qui s'y soumet perd le souci d'abord, puis peu à peu le sens, la notion du réel ; et c'est justement à cette perte qu'elle doit d'être libre. Elle ne gagne en liberté, en ordre, en clarté, que ce qu'elle perd de son contenu réel, de sa prise sur l'être. Elle n'est pas plus forte, elle porte moins : fait capital que cette orientation de la pensée vers le vide. […] La raison ne cherchait jusqu'alors la liberté que par-delà un effort de conquête, une lutte avec le réel, tout un déploiement de sciences, et de systèmes. Le travail social passe de l'attaque à la défense : pour affranchir la pensée, il l'isole du monde et de la vie, au lieu de les lui soumettre ; il élimine le réel dans l'esprit, au lieu de réduire l'inintelligible dans l'objet ; forme des philosophes, au lieu de produire des philosophies. C'est un exercice de pensée dont le but apparent est la recherche de la vérité, mais dont l'intérêt réel est la formation de l'adepte. »[2]


Rien de plus bénin, me direz-vous, et vous aurez parfaitement tort. En effet, la libre pensée c’est la capacité d’affirmer ce que l’on souhaite, c’est philosopher pour la forme sans avoir à rendre des comptes à la raison. Rapidement, cela conduira ces sociétés de pensée à couronner les plus audacieux orateurs, ceux dont l’expression est la plus séduisante, dont le verbe est le plus acerbe. La pensée philosophique, en s’évadant dans l’abstraction, quitte la réalité et choisit pour seul arbitre l’opinion. Son objectif n’est plus d’agir sur la réalité, mais de ciseler la pureté abstraite des idées. Une belle usine à paver l’enfer, en somme. Et ce n’est pas peu dire, car monsieur Cochin affirme qu’on tient là l’explication de la Terreur : ce moment où les idées abstraites trop longtemps séparées de la réalité finissent par s’y frotter. Pour l'auteur, la période de la Terreur est un déni, le déni de l’échec de la libre pensée face au réel.


Pourquoi est-il si important de saisir tout cela ? Parce que tant que l’on réduit les francs-maçons à une meute de forcenés cachés dans l’ombre et déterminés à détruire l’homme, on se trompe de véritable ennemi. Le véritable danger, c’est la libre pensée. La franc-maçonnerie n’en est que la conséquence mécanique. La pointe de l’iceberg. Quand nous nous désolons devant le matérialisme permis et excité par notre société de consommation et de divertissement, quand nous nous exaspérons de voir l’esprit céder sans cesse la place aux plaisirs du corps, il ne faut pas chercher ailleurs la source de cette affligeante médiocrité : c’est la libre pensée. La raison qui s'incline devant la liberté.


Ce que nous fait comprendre Augustin Cochin, c’est que la libre pensée ne se résume pas seulement à une naïve inconséquence intellectuelle, mais qu’elle provoque inévitablement la haine de toute limite susceptible de restreindre cette liberté de penser. Autrement dit, la libre pensée refuse et lutte contre le travail de la raison. Elle déteste la vérité.


Aujourd’hui, on observe en effet que tout le monde peut disserter sur tout, que tout le monde peut prendre des décisions économiques, sociales et politiques sans aucune formation philosophique, du moment que l’opinion publique le permet. La vérité n’importe plus tellement. C’est l’ère de la post-vérité (souvenez-vous de l’article apocalypse cognitive). Et cette post-vérité concerne même les milieux universitaires… Comme le dit Lewis dans son livre tactique du diable :


« Lorsque l'un de ces savants se trouve devant un texte quelconque d'un auteur ancien, il cherche à savoir tout sauf si ce qu'il dit est vrai. Il se demande ce qui a pu influencer l'auteur, dans quelle mesure ce texte s'accorde avec ce qu'il a écrit dans ses autres ouvrages, quelle partie du développement de la pensée de l'auteur - et de la pensée humaine en général - il illustre, quel effet il a eu sur des auteurs plus récents, à quel point il a été mal compris (surtout par ses propres confrères), quelle était l'orientation générale de la critique pendant les dix dernières années et quel est "l'état actuel de la question". La pensée que l'auteur ancien aurait quelque chose à lui apprendre ou que ses écrits pourraient éventuellement modifier sa façon de penser et d'agir - l'érudit la qualifierait de puérile et de simpliste. »[3]


Pour clarifier ce tableau, je vous propose de nous appuyer sur une distinction logique très importante, celle de signification et de réalisation[4]. La signification désigne, tandis que la réalisation affirme. Exemple : si l’on prend le mot « vrai », il signifie la vérité mais il ne l’affirme en rien. Par contre si je dis que deux plus deux font quatre, alors là ma proposition réalise la vérité. D’une certaine façon la signification permet d’évoquer des notions sans se mouiller, tandis que la réalisation prend le taureau par les cornes, elle engage le penseur. Pour reprendre l’exemple de Lewis ci-dessus, le type de savant qu’il dénonce ne se soucie que de la signification abstraite de la connaissance. Il se garde bien de chercher quelle partie de cette connaissance réalise la vérité. Comme un enfant qui garde le papier cadeau pour l’admirer, au lieu de jouer avec le cadeau.


La libre pensée a donc déclenché depuis le XVIIIème siècle - d'aucuns disent qu'en réalité ça a commencé par la réforme protestante au XVIème siècle - un travail constant de sape de la raison. Dans ce genre de situation, il est bon de relire ce que dit Chesterton dans son livre le monde comme il ne va pas : « J’ai entendu dire que la méthode de lutte japonaise ne consistait pas à exercer une pression soudaine, mais à relâcher brusquement. C'est là une des nombreuses raisons qui font que je n’aime pas la civilisation japonaise. Se servir de la reddition comme d’une arme est le côté le plus vil de l’esprit oriental. Il n’est pas de force plus difficile à combattre que celle dont il est aisé de triompher. Celle qui cède toujours pour revenir ensuite. C’est là la force des grands préjugés impersonnels, qui entravent le monde moderne. Face à ceux-ci, il n’existe d’autre arme qu’une santé d’esprit à toute épreuve, et la ferme résolution de ne pas se laisser influencer par des balivernes ni contaminer par la maladie. »[5]


Nous chrétiens sommes donc obligés de rappeler, comme avait coutume de le faire Gaston Tessier, que « l’homme ne vit pas seulement de pain » (Mat 4, 4). Il nous incombe d’élever le débat, de restaurer l’esprit et de remettre le corps à sa place. Ne nous méprenons pas, ce n'est pas la même chose d'admettre que tout le monde peut se tromper et de croire que tout le monde a le droit de choisir l'erreur. Dans le deuxième cas, notre responsabilité de chrétien est engagée, et c'est un acte de charité que de dénoncer les erreurs pour faire valoir la raison. Ce n'est pas la liberté (entendue comme licence) qui rend libre, c'est la Vérité.

J’avais prévu tout un tas de festivité pour les prochains articles : vous présenter l’école classique de caractérologie, aborder la question de la frustration dans l’éducation, passer la psychanalyse au crible du thomisme… Et puis j’ai décidé, une fois n’est pas coutume, de me prendre au mot. Puisqu’il nous incombe d’élever le débat, l’approche imminente des élections présidentielles est une excellente occasion de mettre la main à la pâte, et de montrer à quel point la doctrine sociale de l’Eglise est aussi noble qu’efficace.


La publication des articles sur l’option GKC va donc être temporairement bouleversée : on va passer dès la semaine prochaine à un rythme hebdomadaire afin de traiter avant les élections d'avril de chacun des quatre thèmes suivants :


- Souveraineté, mondialisation et immigration (Présidentielle 1/4)

- République et éducation (Présidentielle 2/4)

- Economie et financiarisation (Présidentielle 3/4)

- Démocratie et représentation (Présidentielle 4/4)


Vous pouvez déjà constater que ces thèmes ne sont pas exhaustifs. J’en ai écarté certains comme la bioéthique parce que je n’ai rien de particulier à vous proposer dessus, que l’Eglise a toujours été on ne peut plus claire sur ces questions et que d'autres le traitent de façon bien meilleure que ce que je pourrais faire.


Je vous le répèterai aussi à chaque article : je ne suis qu’amateur. Mes élucubrations n’engagent que moi et il ne serait pas juste de les prendre telles quelles. Ce qui m’importe c’est de vous aider à vous poser les bonnes questions, et de vous faire découvrir des auteurs chrétiens qui ont trop souvent étés asphyxiés par l’opinion. Espérons que ces articles vous aideront à faire votre choix ! Et surtout n’hésitez pas à me dire si une assertion vous heurte, vous scandalise ou si vous avez un avis différent. Vous pouvez utiliser les commentaires ou m’envoyer directement vos avis à l’adresse option.gkc@gmail.com.


Bonne semaine, et bonne entrée en carême !

[1] A. Cochin, Les sociétés de pensée et la démocratie chrétienne, Copernic, 1978, p.19 [2] Op. cit, p.19 [3] C.S. Lewis, Tactique du diable, éditions Empreinte temps présent, pp.121-122 [4] R. Dalbiez, la méthode psychanalytique et la doctrine freudienne, tome 1, bibliothèque neuro-psychiatrique de langue française, DDB & cie, 1949 p. 117

[5] G.K. Chesterton, Le monde comme il ne va pas, L’âge d’Homme, 1994, p.22