• Ratatouille

La poule aux œufs d'or (nucléaire et subsidiarité, 1 sur 2)

Bonjour !


Aujourd’hui, je vous propose de parler des centrales nucléaires. Parce que c’est un sujet que je trouve passionnant, autant sur le plan technique qu’historique, social et culturel. Et puis ça va nous changer de la psycho ou de la philo !


Tout d’abord, je vous propose de soulever le capot pour observer un peu le moteur de cette grosse bête. Les centrales nucléaires, comme la plupart des centrales de production d’électricité d’ailleurs, doivent trouver un moyen pour faire tourner une turbine qui va produire de l’électricité. Mais attention ! interdiction d’utiliser de l’électricité pour faire tourner cette turbine, vu que ce qu’on cherche c’est justement de produire de l’électricité.


Et c’est assez intéressant, parce que quand on y réfléchi l’électricité est le pilier le plus important de la vie moderne. C’est grâce à cette énergie qu’il peut y avoir – et que, de fait, il y a au quotidien – une grande distance entre l’homme et la nature. L’électricité est si prodigieuse, elle éloigne tellement la cause de son effet que celui-ci parait isolé, qu’il semble se produire ex nihilo. L’électricité est une sorte d’infini au quotidien, d’ineffable matériel, et il faut bien avouer que nous sommes incapables de prendre conscience concrètement de ce que son utilisation dépense dans la nature.


Pardon, je vous avais promis de mettre la philo entre parenthèses. Reprenons. Donc les hommes se sont grattés la tête : comment produire du mouvement sans électricité ? Les deux réponses évidentes que l’on connait depuis des siècles sont l’utilisation de l’eau et du vent. Aujourd’hui ça donne, notamment, les barrages et les éoliennes. Mais au bout d’un moment, on a trouvé un autre moyen : la vapeur d’eau. Puisqu’au moment où l’eau change d’état elle change aussi de volume, il suffit de chauffer de l’eau pour produire du mouvement. Ça commence avec le couvercle de la casserole qui frissonne, et ça fini avec Big Boy, une locomotive de plus de 548 tonnes capable d’atteindre les 128 km/h. Stylé.


Reste maintenant à savoir comment faire monter l’eau en température. Le bois, le charbon, le fioul, le gaz, les possibilités sont nombreuses… Pourquoi donc nous sommes-nous intéressés à la fission nucléaire ?


Parce que la fission d’1 gramme de plutonium équivaut à la combustion de 2,5 tonnes de bois. Pour remplacer la moins puissante de nos centrales nucléaires il faudrait un parc d’environ 4110 éoliennes terrestres, sachant que l’un des plus grands parc éolien terrestre du monde, alta wind energy center, n’est composé « que » de 600 éoliennes sur 130 km2.[1] Autant dire qu’on n’en a pas fini avec cette énergie, et qu’il est nécessaire d’en connaitre les enjeux. Creusons donc la question.


En fait, quand un neutron frappe un atome d’uranium, le noyau de cet atome se sépare en deux, et en raison de l’électricité statique cette séparation libère une énergie phénoménale. Après, je ne saurais pas bien vous dire ce que c’est que l’électricité statique, mais ça a l’air d’être le même truc qui est dans les éclairs et qui permet de coller un ballon de baudruche au plafond après l’avoir frotté sur la tête de sa petite sœur. C’est magique.


Donc l’uranium, c’est très pratique. D’autant que quand un neutron frappe un atome d’uranium et sépare le noyau en deux, cela libère d’autres neutrons qui vont à leur tour frapper d’autres atomes. C’est pour ça qu’on parle de réaction en chaîne : il suffit de faire tomber le premier domino et les autres suivent. Dans le réacteur nucléaire, tout le combustible est présent, ce n’est pas comme dans la boite à feu d’une locomotive, où il faut ajouter progressivement le combustible et où la machine s’arrête quand il n’y a plus rien à brûler. Pour la centrale nucléaire, tout est là et il faut « juste » maîtriser la réaction en chaîne, la ralentir suffisamment pour avoir précisément ce qu’il faut de chaleur.[2]


Le nucléaire en France

Notre parc nucléaire utilise depuis 1979 une technologie assez basique (d’origine américaine, sic) qui produit pas mal de déchets : le Réacteur à Eau Pressurisée (REP). Les réacteurs plus récents qu’on appelle EPR (European Pressurized Reactor) ne sont qu’une version sous stéroïde de la même technologie. On ne peut pas dire qu’il y a eu de révolution technique dans le domaine, c’est plus une évolution. Ces déchets sont recyclables à 96%, mais bon le truc c’est que les 4% restants mettent des centaines de milliers d’années à se recycler.


Pourquoi nous sommes-nous arrêtés à la technologie REP, pourquoi semble-t-il y avoir eu une stagnation dans ce secteur ? En fait, à l’origine, on avait prévu de faire suivre la première génération de REP par des Réacteurs à Neutrons Rapides (RNR). Ces RNR étaient supposés utiliser les déchets des REP, car ils ont en quelque sorte la capacité de « consommer » des matériaux plus lourds. En plus de consommer les déchets nucléaires, la technologie RNR limite les risques de réaction en chaine et donc d’emballement du réacteur. Par contre, avec cette technologie le risque de fuite est accru. L’équation n’est pas évidente, et après quelques incidents d’un côté, quelques manifestations anti nucléaires de l’autre, les dernières centrales RNR ont été fermées dans les années 90.

L’idée du RNR étant de pallier à une pénurie d’uranium, le projet refait surface régulièrement. D’abord il y avait Rhapsodie et Phénix, puis Superphénix (arrêté en 1998) et enfin le projet ASTRID, qui a été annulé en 2019 par le CEA (sous prétexte qu’on ne manque pas encore assez d’uranium pour avoir vraiment besoin de le recycler avec la technologie RNR).


Au passage, il est intéressant de noter que cet état des lieux suscite d’étranges alliances : l’industrie du charbon a tendance à discrètement encourager le développement des éoliennes car elles ont besoin d’une source énergie importante, disponible et réactive - donc leur implantation s’accompagne très souvent du développement de centrales à charbon ou à pétrole (il suffit de voir le cas de l’Allemagne) ; et Orano, la filière de recyclage du nucléaire, n’a à certains égards pas tellement intérêt à ce que les réacteurs RNR voient le jour, sinon ceux-ci risquent de prendre une trop grosse part du business lié au recyclage. Bref c’est compliqué.


L’énergie du nucléaire revêt, vous l’aurez compris, une importance stratégique majeure. En plus de cela, il faut prendre en compte que certains éléments qui se transforment dans le réacteur nucléaire au moment de la fission deviennent intéressants sur un plan militaire, ce qui ajoute encore un autre paramètre, et non des moindres.


La notion de risque lié au nucléaire

Sur un plan économique et politique[3], le nucléaire est incontestablement très intéressant. Toutefois, en parallèle de ces intérêts qui poussent au développement du nucléaire, il y a un risque. Si la centrale nucléaire n’est pas correctement gérée, si quelqu’un fait une bêtise ou si un équipement lâche, la réaction en chaine dont on a parlé plus haut risque de s’emballer et, dans le pire des cas, diffuser des éléments radioactifs dans l’environnement, comme on a pu le voir à Tchernobyl ou à Fukushima - même si la technologie de ces réacteurs était différente de nos réacteurs français. Ce risque inquiète, il suscite la peur et provoque une grande ambivalence à l’égard du nucléaire.


Or, il ne faut pas aller chercher loin pour voir que notre société a horreur du risque. Aujourd’hui, le risque est une question d’assurance, c’est une sorte de déformation de la réalité qui ne devrait pas exister, que l’on cherche par tous les moyens à neutraliser. Et voilà qu’on est confrontés à une poule aux œufs d’or… dont la récolte des œufs présente un très grand danger.


C’est l’une des raisons qui rend l’étude de l’industrie du nucléaire en 2022 si passionnante : les deux forces les plus puissantes de la société moderne que sont l’appât du gain et la peur du risque sont ici à leur pinacle. Cela donne des situations plutôt cocasses : la Bretagne, qui a forcé la fermeture des centrales nucléaires sur son territoire, vient discrètement pomper sur la production nucléaire des régions limitrophes… On l’a dit, l’avantage avec l’électricité c’est qu’il est facile d’oublier d’où elle provient. Sur une plus petite échelle, on retrouve ce dilemme chez les petites communes dont dépendent les sites nucléaires. Ces communes se font dorloter grâce aux revenus astronomiques des centrales, et au départ un certain nombre d’entre elles se réjouissaient lorsque la centrale locale était en arrêt : elles pensaient avoir l’argent tout en évitant le risque. Lorsqu’elles ont compris que l’un dépend de l’autre, autrement dit qu’une centrale en arrêt bichonne moins sa commune qu’une centrale en fonctionnement, on a pu observer un réel changement d’attitude…


Je vous propose une autre fois de zoomer encore un peu plus sur l’histoire récente du nucléaire en France, et de voir comment la recherche de la richesse s’est heurtée à la gestion du risque lors de la privatisation d’EDF au début des années 2000. Si je vous embête avec ça c’est parce que j’ai l’impression que le nucléaire est un bon exemple de la politique moderne, de la façon que nous avons de gérer le risque au niveau politique. Ce sera aussi l’occasion d’aborder une dimension fondamentale de la doctrine sociale de l’Eglise que nous n’avons fait qu’effleurer jusqu’à présent : la subsidiarité.


Bonne semaine !




[1] Ces chiffres sont approximatifs, puisque le vent n’est jamais fiable il faut multiplier par 4 le nombre d’éoliennes pour atteindre une certaine constance statistique. [2] En fait la durée de vie d’un assemblage combustible (des grappes de barre de zirconium longues de 4 mètres et larges d’un centimètre, remplies de pastilles d’uranium faiblement enrichi et réparties dans la cuve du réacteur nucléaire) est d’environ 4 ans, donc laissée à elle-même la réaction en chaine a le temps de faire de gros dégâts avant d’avoir épuisé tout le combustible… [3] Et certains iraient jusqu’à dire « écologique », puisque le nucléaire prend la place de centrale à charbon ou à pétrole, que les centrales ne rejettent « que » de la vapeur d’eau et que le combustible non recyclé est confiné dans une zone où il n’est pas sensé affecter l’air. Le débat est ouvert.