• Ratatouille

Le péché originel dans le couple (1/3)

Bonjour!


Aujourd'hui, je vous propose un projet de conférence qui n'a pas pu aboutir. Je la laisse donc là un peu comme une bouteille à la mer, et si un jour quelqu'un tombe dessus j'espère qu'il pourra en tirer quelque chose pour lui-même.


Bonne lecture!


La convoitise de la Chair

Cette année, nous avons choisi de proposer aux cordées couples et à tous les couples de la paroisse qui le souhaitent de parler du péché originel et de ses conséquences sur nos vies conjugales. Nous avons choisi ce sujet car c’est un sujet central, qui concerne directement la relation entre l’homme et la femme dans le plan de Dieu. En abordant le péché originel, nous espérons donc mettre en lumière à la fois notre vocation naturelle et nos axes d’effort[1].


Bien que notre baptême ait effacé le péché originel en tant que tel, le concile de Trente a discerné qu’il subsiste par la suite un effet de ce péché originel, qu’on appelle la concupiscence. Cette concupiscence vient du péché et incline au péché, elle a été « laissée pour être combattue »[2]. Concrètement, la concupiscence est « un certain mouvement, un certain désir ardent, qui par sa nature répugne à la raison. »[3]


Selon Saint Jean (1 Jn 2, 16), cette concupiscence a trois facettes : la convoitise de la chair, qui se définit par l’« appétit déréglé et sans frein des jouissances de la sensualité et de la sentimentalité », la convoitise des yeux qui est l’« appétit déréglé et sans frein de la possession des choses extérieures » et l’orgueil de la vie, qui est la « complaisance déréglée et sans frein en nous-mêmes »[4].


Ce soir, nous vous proposons de réfléchir à la convoitise de la chair dans notre couple. Le 9 février nous nous pencherons sur la convoitise des yeux, et le 25 mai nous verrons l’orgueil de la vie.


Afin d’aborder en bonne et due forme la convoitise de la chair, nous allons parler du désir et de son rapport à la convoitise et à l’amour. Nous verrons ensuite comment aider ce désir à s’épanouir en chasteté dans notre couple, notamment grâce à l’ordre de l’amour de saint Augustin. Enfin, nous évoquerons les moyens mis à notre disposition pour avancer en couple sur ce chemin de sainteté.


Le désir dans le cœur de l’homme

Pour commencer, voici un passage tiré du livre d’Eloi Leclerc, Le maître du désir :

« Il y a en tout homme une révélation première. Créé à l'image de Dieu, destiné à la vie divine, tout homme peut entendre dans les battements de son cœur, au creux de son désir de vie, un appel profond à vivre en plénitude. Il doit se mettre à l'écoute de ce désir de vie. C'est par ce désir que le Père l'attire, par ce goût de vivre d'une vie que rien n'entame, ni la rouille du temps ni la grisaille des jours. Nul ne peut venir à Jésus s'il n'est pas travaillé de l'intérieur par cette passion de vivre pleinement, dans la communion à la source même de la vie.»[5]


Le désir dont parle ici Eloi Leclerc est incontournable dans notre vie, car il est à la racine de notre être. Or, cette fougue, cet élan de la vie nous pose problème, à nous chrétiens, et d’une façon toute particulière à nous chrétiens qui avons reçu le sacrement du mariage. Il nous pose problème parce que notre désir ne semble pas vraiment nous porter au bien mais plutôt nous encourager à l’excès, à la complaisance et au péché. Saint Paul le dit bien dans sa lettre aux Romains : « Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas. » (Rm 7, 19)


A cause de la convoitise de la chair, nous sommes tentés de nous arrêter à la recherche de jouissance comme s’il s’agissait de la fin ultime de notre être, comme si le fait de profiter des biens terrestres était plus important que de jouir du vrai Bien.


Le désir qui est en nous est donc, depuis le péché originel, à la fois une puissance de vie et un péril de mort, aussi vital et aussi dangereux.


Le désir au quotidien des mariés

Nous qui avons reçu le sacrement de mariage, nous connaissons les excès auxquels porte le désir sur le bout des doigts. Ne jamais rien se refuser dans son petit jardin secret, que ce soit à table, au lit ou dans les loisirs, nous savons exactement ce que cela signifie... Pour l’autre. Depuis des années que nous vivons ensemble, nous savons ce qu’il en est. Parfois, pleins de sollicitude, nous essayons d’aborder la question avec notre conjoint, de lui parler de ses excès. Mais bien vite nous lâchons l’affaire, parce que manque de pot lui aussi connait nos péchés mignons. Alors on établit sans se le dire un statu quo, on philosophe en se disant qu’il faut bien décompresser de temps en temps et puis on continue notre train-train quotidien. On établit une distance raisonnable dans notre couple. Parfois même, dans une parodie de la charité, nous offrons à l’autre sa tentation comme pour renforcer ce statu quo. Chacun son péché, et les hippopotames seront bien gardés !


Comme le décrit bien Eloi Leclerc, au final « on essaie de calmer le jeu de la vie pour ne pas en perdre la maîtrise. On opte pour une vie rangée, réglée. On se contente de petits désirs, de petits plaisirs. On se construit une vie sans grande passion, comme aussi sans grand enthousiasme. Une vie un peu éteinte, qui ne connaitra jamais le grand envol. Combien d'êtres humains se dessèchent et meurent de solitude, faute de pouvoir communier vraiment à la plénitude de la vie. »[6]


C’est comme si le désir ne pouvait s’assumer intégralement dans la vie courante, et plus particulièrement dans la vie de couple, comme si la vie commune ne tolérait que la tiédeur… Plus encore, le mariage semble impliquer carrément le deuil de ce désir d’amour et d’eau fraiche. Comme le philosophe Fabrice Hadjadj le dit si bien : « Avec l'amour du prochain, fini l'idéal! Exit les beaux discours! Mort de la rêverie romantique! Il faut supporter cette trogne et ces éternuements. Où trouver la force? L'amour sans illusion de qui se tient si près est pour nous ce qu'il y a de plus difficile. Notre vanité y répugne. Notre fatuité s'en trouve agressée. En amour, nous avons assez de force pour franchir par la pensée des milliers de kilomètres, mais une grâce divine paraît nécessaire pour faire un seul pas. Il faut croire en une très positive providence pour penser que ce zigue en travers de ma route, c'est Dieu en personne qui me l'envoie. »[7]


Beaucoup en déduisent que l’amour n’est simplement pas éternel, qu’il dure environs trois ans et que ceux qui s’accrochent au-delà de cette date de péremption ne savent pas ce qui est bon pour eux. Car enfin, qui oserait prétendre que la réalité puisse aller au-delà des sens ?


Le bon côté des choses, c’est que pour nous la question ne se pose pas. Du moins, elle ne se pose pas en ces termes. L’alliance que nous avons contractée au moment de notre mariage est indissoluble, elle a donc de fortes chances de dépasser ces fameux trois ans. C’est donc qu’elle ne se fonde pas à partir de nos sentiments, mais de notre volonté. Si vous vous souvenez bien de votre mariage, la question n’était pas « te sens-tu d’être ma femme ? » mais « veux-tu être ma femme ? ». Il va donc falloir apprendre à aimer volontairement, à soutenir l’élan de notre désir par notre volonté.


Mais qu’est-ce qu’un désir soumis à la volonté ? Aujourd’hui, nous n’arrivons pas à imaginer cela : désirer volontairement nous parait impossible. Nous avons plutôt tendance à penser que le désir véritable est foncièrement sauvage, autonome, irréductible.


Avant le péché originel, nous aurions eu raison de croire cela car notre désir nous menait sans détours à Dieu. Mais maintenant, nous devons résister à ce sentiment pour écouter notre raison. « Vouloir aimer, c’est aimer. »[8], voilà ce qu’écrivait saint Charles de Foucauld à sa sœur le 1er décembre 1916, quelques heures avant d’être assassiné. Un cratère psychologique sépare un amour porté par le désir d’un amour volontaire qui persiste au-delà du désir - mais concrètement, c’est le même amour.


La mortification de la chair

A cause de la convoitise de la chair, nous devons donc redoubler d’effort pour aimer. A cause de cette maladie qui ronge l’amour et le déforme, nous devons lutter pour retrouver un amour intégral, un amour qui soit authentique et édifiant. Et cette lutte volontaire a pour nom la mortification de la chair.


Aujourd’hui, avec nos standards sanitaires, nous avons du mal à comprendre comment la mortification peut nous amener à vivre mieux. Pourtant, le Christ a été explicite : si le grain ne meurt pas, il ne peut pas porter de fruit (Jn 12, 24). A travers la mortification, nous apprenons comment mourir à nous-mêmes pour mieux vivre dans l’Esprit. On passe de l’amour de complaisance, de l’amour-propre à l’amour d’oblation, l’amour vrai. L’archevêque Martin Gillet, théologien et éducateur du début du XXème siècle, nous parle dans son livre La virilité chrétienne de l’importance de la mortification de la chair :


« Qu'est-ce qu'une amitié qui ne se donne pas, qui ne se renonce pas? Or, croyez-vous […] qu'un ami véritable trace d'avance des limites à son renoncement, au don de soi? Sous prétexte que l'amitié doit être avant tout une chose de l'âme, écartera-t-il de son domaine les sacrifices corporels? Ne sont-ce pas au contraire ceux qui coûtent le moins, et se présentent le plus communément dans l'exercice de l'amitié? Notre Seigneur lui-même n'a-t-il pas déclaré qu'il n'existe pas d'ami vrai qui ne soit disposé à donner sa vie pour son ami?


« La mort est donc, dans ce sens, la plus haute manifestation de l'amitié. Pareillement la mortification, qui n'est après tout qu'une mort lente, progressive, un dépouillement continuel de soi, pour se revêtir en quelque sorte d'un autre soi-même, d'un ami. Vous comprendrez maintenant la place que peut et doit occuper la mortification dans l'économie de la religion chrétienne. »[9]


Il faut reconnaitre que la mortification prend une place toute particulière dans le mariage, en lien avec le défi de la charité au quotidien. Ecoutons la suite de la citation de Fabrice Hadjadj, qui nous donne la clé de cette charité conjugale :


« Le sens de cette provenance divine de bobonne et tartempion renvoie à ce que la tradition désigne d'un nom navrant, mais qui recouvre l'ouverture la plus concrète à la providence: le devoir d'état. La Vie, de par mon corps, me place à un endroit et dans une fonction avec des proches qui me sont donnés et des tâches qui font ma vocation propre; c'est ici qu'il me faut aimer, parce que c'est ici seul que je peux aimer réellement. [...] "Qu'une personne fasse un miracle en état de mariage et qu'elle ne rende pas le devoir de mariage à sa partie ou qu'elle ne se soucie pas de ses enfants, elle est pire qu'infidèle [...]"[10] De fait, elle est spirituellement démoniaque. La faute du démon n'est-elle pas, comme le disait Thomas d'Aquin, de "prier sans observer l'ordre requis par Dieu"? Aussi, si je me consume en prière quand je devrais secourir mon prochain, si je ressuscite un mort quand je devrais coucher avec ma femme [...], je sombre dans la foi des démons. »[11]


Cela signifie donc que le meilleur moyen – et le plus concret - de s’ouvrir à la providence au sein de notre couple, c’est d’accomplir notre devoir d’état.


La différence des sexes

Le devoir d’état fait directement référence à notre vocation d’homme et de femme, il nous renvoie à notre rôle dans la création, ce pour quoi nous avons été créés, ce que personne ne peut faire à notre place. Il s’appuie donc tout spécialement sur la différence des sexes. Pie XII s’est exprimé à ce sujet devant les dirigeantes féminines de l'action catholique italienne :


« Dans leur dignité personnelle d'enfants de Dieu, l'homme et la femme sont absolument égaux […]. C'est la gloire impérissable de l'Eglise d'avoir remis cette vérité en lumière et en honneur, et d'avoir libéré la femme d'une servitude dégradante contraire à la nature. Mais l'homme et la femme ne peuvent maintenir et perfectionner cette égale dignité qu'en respectant et mettant en pratique les qualités particulières dont la nature les a dotés l'un et l'autre, qualités physiques et spirituelles indestructibles, dont il n'est pas possible de bouleverser l'ordre sans que la nature elle-même ne parvienne toujours à le rétablir. Ces caractères particuliers qui distinguent les deux sexes se révèlent avec tant de clarté aux yeux de tous que seuls une obstination aveugle ou un doctrinarisme non moins funeste qu'utopique pourraient en méconnaître ou en ignorer à peu près la valeur dans l'organisation sociale. »[12]


Quels sont les caractères particuliers de l’homme et de la femme ? Quels devoirs ont-ils l’un envers l’autre ?


L’ordre de l’amour

Nous avions évoqué lors de la dernière retraite de cordée les dettes mutuelles que contractent les époux entre eux dans le mariage : les hommes contractent envers la femme la dette de la maternité, dont ils ne pourront jamais se charger,[13] et les femmes contractent envers les hommes la dette du combat pour la chasteté, qui prend chez l’homme une dimension violente très particulière. Ces dettes commandent le respect et l’amour des conjoints entre eux, elles leur permettent de garder en mémoire que la vocation de l’autre est foncièrement différente. Autrement dit, lorsque chacun prend conscience de sa dette, il accepte de regarder la limite infranchissable qui le sépare de son conjoint – et de voir cette limite comme une grâce, de recevoir l’autre comme sa « voie sanctifiante privilégiée »[14].


Ce soir, nous devons aller plus loin encore. Le Seigneur ne nous a pas simplement laissé ces dettes comme des traces isolées de nos vocations, Il nous appelle plutôt dans le mariage à inscrire nos différences dans une complémentarité totale. Il nous appelle à suivre ce que saint Augustin appelle “l’ordre de l’amour”. Pie XI, dans son encyclique Casti Conubii, explique en quoi consiste exactement cette expression:


« Cet ordre implique et la primauté du mari sur sa femme et ses enfants, et la soumission empressée de la femme ainsi que son obéissance spontanée, ce que l'Apôtre recommande en ces termes : « que les femmes soient soumises à leurs maris comme au Seigneur ; parce que l'homme est le chef de la femme comme le Christ est le Chef de l’Eglise. » (Eph V, 22-23) Cette soumission, d'ailleurs, ne nie pas, elle n'abolit pas la liberté qui revient de plein droit à la femme, tant à raison de ses prérogatives comme personne humaine, qu'à raison de ses fonctions si nobles d'épouse, de mère et de compagne ; elle ne lui commande pas de se plier à tous les désirs de son mari, quels qu'ils soient, même à ceux qui pourraient être peu conformes à la raison ou bien à la dignité de l'épouse ; elle n'enseigne pas que la femme doive être assimilée aux personnes [qu’on] appelle des « mineurs », et auxquelles […] on refuse d'ordinaire le libre exercice de leurs droits, mais elle interdit cette licence exagérée qui néglige le bien de la famille ; elle ne veut pas que, dans le corps moral qu'est la famille, le cœur soit séparé de la tête, au très grand détriment du corps entier et au péril — péril très proche — de la ruine. Si, en effet, le mari est la tête, la femme est le cœur, et, comme le premier possède la primauté du gouvernement, celle-ci peut et doit revendiquer comme sienne cette primauté de l'amour. Au surplus, la soumission de la femme à son mari peut varier de degré, elle peut varier dans ses modalités, suivant les conditions diverses des personnes, des lieux et des temps ; bien plus, si le mari manque à son devoir, il appartient à la femme de le suppléer dans la direction de la famille. Mais, pour ce qui regarde la structure même de la famille et sa loi fondamentale, établie et fixée par Dieu, il n'est jamais ni nulle part permis de les bouleverser ou d'y porter atteinte. »[15]


C’est là que ça se gâte. Autant parler de “devoir d’état” était plutôt confortable, autant se l’entendre présenter de façon si concrète ça devient délicat. D’autant que ce devoir d’état met en pleine lumière nos peurs les plus profondes.


La peur de la femme est intimement mêlée à sa vocation : puisqu’elle est mère, puisqu’elle porte la matrice, elle est appelée à être le havre de la famille, son “cœur” ; elle aura donc tendance à craindre tout spécialement d’être délaissée, d’être mise à l’écart. Et quel est le moyen le plus tentant pour assurer sa place ? C’est de s’y accrocher par soi-même, de prendre les commandes. Quand saint Paul vous demande à vous mesdames de vous soumettre à vos maris, il vous désigne donc votre croix, l’endroit où le péché risque de germer en vous.


Mais la croix n’est pas seulement pour les femmes. Nous les hommes pouvons rire face à une si rafraichissante réponse faite au féminisme, il n’en reste pas moins que notre part à nous est lourde à porter. Elle est presque démesurée. Pour comprendre ce qu’implique notre devoir d’état, il faut s’appuyer sur ce que nous dit Aristote à ce sujet : « Par mâle nous entendons l’être qui engendre dans un autre, et par femelle l’être qui engendre en soi »[16]. L’homme donne et trouve la vie hors de lui-même, son désir l’attire à l’extérieur. Il n’a aucun mal à voir la frontière qui le sépare de l’autre, cette frontière s’impose à lui. La solitude est donc un élément déterminant de la vocation masculine.


Cette solitude offre une grande mobilité mentale à l’homme. On retrouve ici une observation classique mais assez pertinente en fin de compte : l’homme est une commode avec plein de tiroirs qu’il peut fermer à loisir tandis que la femme est une armoire, qui ne peut s’ouvrir qu’en totalité. Alors que cela devrait lui permettre une plus grande implication, la tentation est forte pour l’homme de ne voir là qu’une opportunité d’indépendance à l’égard de ses proches, à commencer par sa femme et ses enfants. On cloisonne sa vie un peu trop facilement.


Assumer son rôle de “chef de la femme” en 2022 représente quelque chose d’éprouvant, presque d’humiliant pour l’homme. De fait, non seulement l’offre d’emploi parait périmée depuis longtemps, mais elle vient frustrer l’idéal masculin d’indépendance que flatte depuis plus d’un siècle notre société individualiste - car le premier à devoir s’impliquer, c’est le chef, sans quoi il n’y a plus d’autorité, il n’y a plus de paix.


Or, « toute autorité vient de Dieu et est une participation de son autorité suprême.»[17] Autrement dit, notre autorité ne vient pas de nous mais de Dieu, ce qui fait de nous les hommes les premiers serviteurs de Dieu. Nous voici responsables devant le Seigneur de nos femmes et de nos enfants, et Saint Paul précise que notre dévouement peut aller, s’il le faut, jusqu’au sacrifice de nous-mêmes (Eph 5, 25).


Voici donc l’ordre de l’amour, le devoir d’état des époux : pour les femmes, se donner dans l’amour jusqu’à l’obéissance et pour les hommes, gouverner jusqu’à se livrer pour les siens. Léon XIII précise ici que « dans celui qui commande et dans celle qui obéit — parce que le premier reproduit le Christ, et la seconde l'image de l'Eglise, — la charité ne devra jamais cesser d'être la régulatrice de leur devoir respectif. »[18]


Il est peut-être difficile en effet de voir le lien entre cet ordre de l’amour et la lutte contre la convoitise de la chair. Pour comprendre, rappelons-nous que la concupiscence de la chair est un biais, une torsion de la nature qui nous empêche d’aimer spontanément notre prochain en nous rendant avides de notre propre jouissance. En somme, c’est un désordre, une perturbation permanente qui touche nos sens.


En plus de nous pousser au mal, ce désordre affecte notre discernement au point, parfois, de nous amener à choisir le mauvais combat. Comme nous l’avons constaté tout à l’heure avec Fabrice Hadjadj, il faut admettre que nous avons un grand talent pour redoubler de zèle dans les combats qui ne sont pas les nôtres. On trépigne, on renâcle et on s’abime sans voir la stérilité de nos efforts, comme si ceux-ci étaient plus importants que notre fécondité.


En fait, l’ordre de l’amour tel que défini par Pie XI tout à l’heure constitue, au milieu de ce brouillard épais de la concupiscence, la réalité à laquelle nous sommes appelés dans le mariage. C’est notre chemin de fécondité. Nous ne sentons plus cette réalité naturelle que de façon confuse, il faut donc que nous l’apprenions à nouveau, que nous nous laissions enseigner.


Cet ordre de l’amour nous permet de ce fait de répondre au désordre de la concupiscence en nous appuyant sur notre vocation naturelle. Il nous montre comment travailler en équipe à deux, en nous rappelant nos places et la différence fondamentale qui sépare l’homme de la femme. Ne nous y trompons pas : cette différence n’est pas un fossé mais un appui, un repère sur lequel le conjoint va pouvoir s’appuyer.


L’homme

Par exemple, contrairement à la femme, c’est par sa tête que l’homme apprend à aimer, c’est donc par sa tête que va entrer la convoitise de la chair, et tout particulièrement par le biais de son imagination. Voilà pourquoi derrière le combat pour la chasteté se situe, chez l’homme, le combat pour la réalité : il s’agit en dernier lieu d’apprendre à aimer ce qui est plutôt que de fantasmer sur ce qui pourrait être. En fait, la mortification de la chair, pour l’homme, sera d’abord une mortification de l’imagination.


Aujourd’hui, avec la prolifération de la sensualité, l’érotisation permanente de l’image de la femme et l’éclatement des familles, il est d’autant plus difficile à l’homme de ne pas se laisser fasciner par l’image de la femme parfaite. Le deuil de ce fantasme est impossible tant que l’homme marié ne comprend pas que la femme, pour lui, n’existe d’une certaine manière que dans la personne de son épouse. Tant qu’il voit sa femme comme une femme, tant qu’il considère sa relation conjugale comme une relation conjugale, il reste d’une certaine façon à l’extérieur du couple, et risque très vite de comparer ce qu’il vit avec ce qu’il pourrait vivre ailleurs, avec une autre femme, dans une autre vie.


Il faut donc que l’homme apprenne à voir sa femme comme la femme, à comprendre sa relation conjugale comme la relation conjugale, hors de laquelle il n’y a, d’une certaine façon, pas d’autre femme. C’est ce que le Christ cherche à nous faire comprendre lorsqu’Il affirme que « tout homme qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur » (Mat 5, 28). L’homme doit apprendre à être responsable de son regard, il doit apprendre à aimer concrètement.


On a vu que l’ordre de l’amour restaure l’homme à sa place de chef, qui est en réalité la place du serviteur. A l’instar du Christ au moment du lavement des pieds, l’homme est ainsi appelé à se lever à la fin du repas, lorsque tous sont repus et se reposent. Il est appelé à déposer son vêtement, son armure qu’il prise tant pour revêtir un simple linge, en signe d’humilité. Il est appelé à s’agenouiller devant les siens – y compris devant le plus ingrat de tous - pour leur laver les pieds, ce qu’ils ont de plus sale. Celui qui rêve d’exploits héroïques, celui qui est en prise avec des fantasmes qui l’éloignent de la réalité est appelé à aimer ainsi, par des actes simples, concrets et quotidiens. C’est là un amour qui dépasse l’imagination la plus débridée.


On voit que l’homme soucieux de réaliser l’ordre de l’amour trouve un ancrage concret dans sa responsabilité de chef de la famille, avec le même esprit de sacrifice et le même zèle que le Christ. Comme on l’a vu, cette place le force à s’impliquer d’une façon toute particulière auprès des siens, et en premier lieu de sa femme. Elle le force à s’impliquer de façon concrète.


La femme

Voyons maintenant comment l’ordre de l’amour dispose la femme à lutter contre la convoitise de la chair. La recherche excessive de jouissance a quelque chose de moins saillant, de plus diffus chez la femme[19] qui implique un combat plus subtil et moins frontal chez elle que chez l’homme.


Comme on a pu le dire tout à l’heure, l’une des peurs les plus viscérales de la femme est d’être délaissée, d’être mise de côté et comptée pour rien. Appelée à être le centre du foyer, le cœur de la famille, la femme peut être tentée de s’arrêter à l’attention qu’on lui porte comme à son bien ultime, et de s’en repaître de plus en plus – dans l’illusion de parvenir à se combler elle-même.


Cela risque de la pousser à mettre en second plan sa vocation à la maternité, qui se marie mal avec sa volonté de séduction. Surtout dans le monde d’aujourd’hui, où la maternité est passée de mode. Or, dans sa lettre apostolique Mulieris Dignitatem, Saint Jean-Paul II affirme que « la maternité comporte dès son origine une ouverture particulière à [une nouvelle vie]: c'est justement là le “rôle” de la femme. Dans cette ouverture, dans la conception et l'enfantement, la femme “se trouve par le don désintéressé d'elle-même” ».[20]


La mortification de la chair passera donc chez la femme par le fait d’assumer pleinement sa vocation de mère « au sens physique du mot, ou bien dans un sens plus spirituel et plus élevé, mais non moins réel. »[21] car seule cette vocation lui permettra vraiment de lutter contre sa tendance à la possessivité.


Nous avons vu que l’ordre de l’amour ne se contente pas de restaurer la femme comme le cœur du foyer, il implique en plus sa “soumission empressée” à l’égard de l’homme. Pie XI précise que cette soumission est loin d’être aveugle et qu’elle a surtout pour fin d’éviter « cette licence exagérée qui néglige le bien de la famille » en séparant l’homme et la femme, en créant un vide conjugal.


Le vide conjugal

De fait, comme on l’a dit tout à l’heure il est parfois tentant d’établir dans le couple une sorte de statu quo, de définir une distance “respectable” pour éviter de trop souffrir de la proximité qu’implique la vie conjugale. On s’arrange pour vivre en collocation à deux et les activités, le travail ou les enfants viennent à point nommé pour meubler le vide qui se créée ainsi. Parfois, ce vide n’est pas vraiment choisi mais il apparait à cause d’un événement extérieur comme un traumatisme, une période de célibat géographique ou autre chose.


Ce vide se nourrit et enfle souvent d’une erreur monumentale que la société actuelle protège bec et ongles. Selon le monde, pour qu’une relation - et tout particulièrement une relation conjugale - soit considérée comme équilibrée, il faudrait que chacun des membres de la relation soit le plus autonome possible. Rien de pire que lorsque la liberté de l’un ou de l’autre n’est pas considérée comme totale.


Et c’est une tentation permanente que de prendre soin de soi, de sécuriser ce petit bout de vie qui nous appartient pour être sûr de ne pas se le faire voler. Car, au fond de nous-même, nous sentons que notre indépendance, notre spontanéité, notre personnalité elle-même sont en péril à cause de l’autre. Dans la vie conjugale, on s’entrechoque si souvent qu’il est impossible de garder indemne l’idéal du célibataire que nous étions.


Ainsi, Pie XI évoque dans son encyclique sur le mariage les périls auxquels mène notamment le féminisme, qui prétend émanciper la femme en la poussant à quitter le foyer : « Ce n'est pas là une vraie émancipation de la femme, et ce n'est pas là non plus cette digne liberté conforme à la raison, qui est due à la noble tâche de la femme et de l'épouse chrétienne ; c'est bien plutôt une corruption de l'esprit de la femme et de la dignité maternelle, un bouleversement aussi de toute la famille, par où le mari est privé de sa femme, les enfants de leur mère, la maison et la famille tout entière d'une gardienne toujours vigilante. Bien plus, c'est au détriment de la femme elle-même que tourne cette fausse liberté et cette égalité non naturelle avec son mari ; car si la femme descend de ce siège vraiment royal où elle a été élevée par l'Evangile dans l'intérieur des murs domestiques, elle sera bien vite réduite à l'ancienne servitude (sinon en apparence, du moins en réalité) et elle deviendra — ce qu'elle était chez les païens — un pur instrument de son mari. »[22]


Quand Pie XI nous demande à nous les hommes d’empêcher cette dérive, il nous plonge au cœur du problème. Au-delà des crédos libertaires du monde, il nous demande d’être les témoins de la liberté véritable, qui est bien autre chose en effet que cette “licence exagérée”. Le monde se trompe quand il parle de liberté. Il pense que la liberté se situe avant le choix, qu’il s’agit d’un potentiel. Pour préserver sa liberté il faudrait donc ne pas choisir, garder en tout temps le maximum d’options.


Or la liberté véritable ne se trouve pas avant mais au moment du choix : c’est lorsque nous choisissons que nous sommes véritablement libres[23]. Et plus nous nous engageons pour le bien, plus nous grandissons en liberté[24]. Bien sûr, nous perdons en route un peu du fantasme de ce que nous aurions pu être, mais c’est de l’amour propre que nous perdons ainsi.


Voilà le cœur de notre devoir d’état : par-delà les convenances, lutter pour l’unité de la famille, pour chasser ces vides qui nous éloignent les uns des autres. Mais il ne s’agit pas d’une unité de surface, il s’agit d’une unité organique. La tête ne peut littéralement pas vivre sans le cœur, et le cœur ne peut survivre sans la tête. Homme et femme, nous dépendons l’un de l’autre et il faut l’assumer, il ne faut pas craindre de s’appuyer sur cette dépendance mutuelle. Nous sommes une équipe, c’est ensemble que nous trouvons notre fécondité. Vouloir grandir en sainteté en ignorant cela, c’est se mettre le doigt dans l’œil.


5 moyens de lutter contre la concupiscence

En somme, l’ordre de l’amour constitue le premier devoir d’état de l’homme et de la femme dans le mariage. Cet ordre nous permet de nous soutenir mutuellement par nos vocations naturelles et nous dispose à la charité ; en le mettant en pratique on déblaie un grand nombre d’erreurs qui auraient pu nous faire trébucher.


Mais le Christ nous met en garde : nous aurons beau déblayer notre maison de toutes les impuretés, nous pouvons nous disposer au plus profond dévouement, si nous ne mettons pas en pratique l’exigence de la charité, si nous ne passons pas de ces dispositions aux actes eux-mêmes nous n’aurons fait que nettoyer la place pour tous les démons qui, trouvant la place nette, viendront s’installer en nous (Mat 12, 43-45).


Ce n’est pas tout de retrouver l’ordre naturel auquel nous sommes appelés dans le mariage, il faut aussi faire vivre cet ordre. Pour cela, cinq choses sont indispensables : la prière, le jeûne, la pratique des sacrements, la formation et la fraternité.


La prière

La prière est la meilleure école de fidélité. Pour vous aider à mettre en place un temps de prière quotidien, dites-vous que l’important n’est pas la qualité mais la quantité. Ce n’est pas tout à fait exact car on ne prie pas n’importe comment non plus, mais généralement le fait de se répéter ça permet de ne pas se décourager et de mettre en place des habitudes bien utiles.


Pour combattre la convoitise de la chair Marie est notre meilleur soutien car elle est la nouvelle Eve, celle qui n’a pas connu le péché. A nous les hommes elle nous apprend à garder la douceur dans le combat, et à vous les femmes elle apprend la joie et l’obéissance. De plus, Marie est comme la gardienne de l’unité de nos foyers. Enfin, Marie nous apprend à recevoir l’Esprit Saint, et à nous laisser travailler par Lui dans notre vie quotidienne. La dévotion à Marie est donc très importante, tant au niveau personnel que conjugal et familial.


L’adoration du saint-sacrement est aussi tout particulièrement recommandée quand on veut lutter contre la concupiscence, car le fait de contempler l’hostie contribue à restaurer notre regard et notre imagination. L’adoration est un rappel de notre vocation la plus profonde, notre vocation de créature qui admire et loue son créateur. Plus que tout autre forme d’oraison, l’adoration régulière renouvelle notre désir d’aimer Dieu.


Le jeûne

Le jeûne est la forme la plus élémentaire que peut prendre la mortification. Selon saint Jean-Paul II, il aide à « dominer et à corriger les tendances de la nature humaine blessée par le péché »[25], autrement dit il constitue une réponse très efficace à la concupiscence.


Le Christ accorde une grande importance au jeûne, et nous montre qu’il est nécessaire de l’associer à la prière pour lutter contre certains esprits mauvais (Mt 17, 21). Il nous explique aussi combien l’attitude de celui qui jeûne est importante, qu’il faut pratiquer cette discipline avec humilité et sobriété sinon le jeûne manquera son but (Mt 6, 16).


Le jeûne est intimement lié à notre appétit, il s’attaque aux excès pour nous permettre de maintenir notre corps sous l’autorité de notre raison. Mais au-delà de ça il peut aussi permettre de faire preuve d’une générosité toute particulière : il ne s’agit plus alors de maîtriser ses excès mais d’offrir ce qui nous est cher, comme une petite habitude ou un petit plaisir qui ne se remarquent pas de l’extérieur.


Le jeûne peut donc prendre de multiples formes. L’une d’elle est très intéressante, en particulier dans la vie conjugale : il s’agit du jeûne de notre temps, de tous ces petits moments qui sont à nous et rien qu’à nous, toutes les fois où nous cherchons à être tranquilles et que nous ne supportons pas d’être dérangés. En jeûnant de notre temps, nous sacrifions nos petites obstinations en nous rendant volontairement disponibles à l’égard de nos proches.


Le cardinal Raniero Cantalamessa, prédicateur à la maison pontificale, nous encourage dans le même esprit à pratiquer le jeûne des images, particulièrement nécessaire selon lui dans notre société moderne[26]. Mais que ces diverses formes de jeûne ne nous fassent pas perdre de vue l’objet initial du jeûne, qui est la nourriture. Les vétérans d’exodus 90 et du parcours Marthe et Marie ne nieront pas j’en suis sûr à la fois l’intensité du combat contre la gourmandise et son efficacité dans la maîtrise de soi. Saint François d’Assise lui-même expliquait à la fin de sa vie que la pratique du jeûne avait fait grandir en lui la douceur.


Les sacrements

Parlons maintenant de la pratique des sacrements. Saint Pie X, par son décret Sacra Tridentina du 20 décembre 1905, précise une chose capitale au sujet de la communion eucharistique :


« Jésus-Christ et l'Eglise désirent que tous les fidèles s'approchent chaque jour du banquet sacré, surtout afin qu'étant unis à Dieu par ce sacrement ils en reçoivent la force de réprimer leurs passions, qu'ils s'y purifient des fautes légères qui peuvent se présenter chaque jour, et qu'ils puissent éviter les fautes graves auxquelles est exposée la fragilité humaine ».[27]


La communion est en quelque sorte le jeûne en positif : par le jeûne on se prive de ce qui ne nous nourrit pas réellement, et par la communion on se nourrit de l’aliment vital, on se nourrit de Dieu. Il est donc bon de ne pas se contenter de l’eucharistie dominicale comme si c’était déjà bien assez, mais de rechercher cette nourriture, d’en avoir faim au quotidien comme de notre seul salut. Pour savoir si nous sommes en état de communier, il est nécessaire de poser la question au prêtre en confession.


La confession est justement le deuxième sacrement avec lequel il faut renouer régulièrement. D’abord, elle nous force à prendre l’habitude très salutaire de faire fréquemment notre examen de conscience, et surtout la confession nous plonge dans la miséricorde de Dieu, elle nous montre à la fois notre besoin d’être sauvés par Dieu et notre joie d’être pardonnés.


Jésus nous dit à ce sujet : « celui à qui on pardonne peu montre peu d’amour » (Lc 7, 47). Si l’on veut apprendre à aimer, il faut prendre le temps, chaque mois, d’aller s’agenouiller devant le prêtre et de demander pardon pour nos manquements très concrets à la charité.


La formation

Souvent, quand on parle de la lutte contre la convoitise de la chair, on s’arrête à la prière, à l’ascèse et à la pratique des sacrements. Reconnaissons que c’est déjà pas mal.


Mais Dieu ne nous touche pas seulement au cœur, notre esprit lui aussi doit se laisser instruire. Benoît XVI nous dit dans son encyclique Caritas in Veritate : « Ce n’est que dans la vérité que l’amour resplendit et qu’il peut être vécu avec authenticité. […] La vérité libère l’amour des étroitesses de l’émotivité qui le prive de contenus relationnels et sociaux, et d’un fidéisme qui le prive d’un souffle humain et universel. »[28]


Autrement dit, il est indispensable de nous former pour avancer dans la foi. « De par sa nature, la foi tend à l'intelligence, car elle ouvre à l'homme la vérité concernant sa destinée et la voie pour l'atteindre. »[29]


Face à la convoitise de la chair, l’Eglise nous offre un trésor de sagesse. C’est d’ailleurs l’un des objectifs de cette conférence de vous montrer la multitude d’ouvrages et d’encycliques qui existent dans le seul but de nous guider vers Dieu, au milieu des difficultés quotidiennes. La sagesse de l’Eglise n’est pas une sagesse abstraite, c’est une sagesse concrète, la plus réaliste qui soit. Il serait absurde et irresponsable de dédaigner un tel trésor.


D’autre part, dans le domaine de la convoitise de la chair il faut reconnaitre que certaines choses ne s’improvisent pas, comme par exemple les méthodes naturelles de régulation des naissances. Si nous ne faisons pas ce qu’il faut pour acquérir les connaissances très concrètes indispensables dans ce domaine, si nous n’avons jamais pris contact avec des moniteurs, notre maison est construite sur du sable.


La fraternité

Enfin, on n’insistera jamais assez sur l’importance capitale de la fraternité dans la vie chrétienne. C’est le sentiment de cette nécessité qui a poussé beaucoup d’entre vous à faire partie des cordées couples. Mais il ne faudrait pas croire que la fraternité s’opère seulement par le rassemblement physique de quelques paroissiens.


Pour que ce rassemblement devienne une authentique fraternité chrétienne, il est nécessaire que nous nous réunissions au nom du Christ (Mt 18, 20). Il ne s’agit pas là d’un thème de rencontre : on ne se réunit pas au nom du Christ comme on pourrait se réunir au nom du rugby. Le Christ n’est pas un hobby, Il est notre vie et nous concerne de fond en comble, intégralement. Pourtant, il arrive que nous ne parvenions pas à dépasser un certain formalisme, même au sein des cordées.


Ce formalisme, ce manque de naturel dans notre façon de vivre notre foi, il faut bien l’avouer, a quelque chose de typiquement français. C’est probablement lié au concept si flou de laïcité, qui prétend placer la foi sous l’égide de la liberté individuelle, comme s’il s’agissait d’une opinion parmi d’autres. Or Pie IX et tous les papes après lui nous avertissent : « Là où la religion a été mise à l’écart de la société civile, la doctrine et l’autorité de la révélation divine répudiées, la pure notion même de la justice et du droit humain s’obscurcit et se perd, et la force matérielle prend la place de la véritable justice et du droit légitime. »[30]


Cette laïcité semble avoir déclenché dans l’esprit des chrétiens une sorte de schizophrénie qui excite notre tentation naturelle de reléguer la foi à un sentiment personnel et de ne pas la voir comme le chemin le plus sûr vers la Vérité. Parler de notre relation au Christ au grand jour, demander à nos frères comment ils vivent leur foi est parfois, à cause de cela, perçu comme une indiscrétion. Ecoutons à ce sujet les mots que saint Jean-Paul II adresse aux français :


« Le problème de l’absence du Christ n’existe pas. Le problème de son éloignement de l’histoire de l’homme n’existe pas. Le silence de Dieu à l’égard des inquiétudes du cœur et du sort de l’homme n’existe pas.


« Il n’y a qu’un seul problème qui existe toujours et partout: le problème de notre présence auprès du Christ. De notre permanence dans le Christ. De notre intimité avec la vérité authentique de ses paroles et avec la puissance de son amour. Il n’existe qu’un problème, celui de notre fidélité à l’alliance avec la sagesse éternelle, qui est source d’une vraie culture, c’est-à-dire de la croissance de l’homme, et celui de la fidélité aux promesses de notre baptême au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit! »[31]


Voilà pourquoi il est si important que nous apprenions à nouveau à nous rassembler au nom du Christ, sans chercher à nous excuser d’évoquer l’essentiel entre nous. C’est ce que demande la vraie fraternité. Nous croyons que Dieu est notre salut, et ce dès aujourd’hui, nous devons le croire au point d’en parler entre nous avec simplicité.


Conclusion

L’ordre de l’amour, la prière, les sacrements, le jeûne, la formation et la fraternité, voilà tous les moyens que Dieu met à notre disposition pour avancer vers Lui dans notre mariage.


Si le mariage est le lieu par excellence du combat contre la concupiscence de la chair, on remarque que pour peu que l’on adopte les bonnes habitudes, les bonnes résolutions, il est surtout le lieu de la victoire sur cette concupiscence. C’est en partie pour cette raison que pour désigner le mariage, on parlait naguère du « remède à la concupiscence »[32]… Mais pour se disposer à recevoir les grâces que Dieu veut nous donner, il faut résolument rompre avec l’esprit du monde, et cela ne peut se faire sans s’engager concrètement au quotidien.


Terminons maintenant avec les mots d’encouragement de Saint François de Sales:


« Dans le tumulte de cette vie et la confusion qui nous entoure, il nous faut garder une continuelle et inaltérable égalité de cœur; il nous faut demeurer constamment fixés sur Dieu, tendus vers lui, ne recherchant que lui. Que le navire prenne toutes les routes qu'il veut, qu'il cingle au ponant ou au levant, au nord ou au midi, d'où que vienne le vent, - l'aiguille de la boussole, elle, doit rester invariablement fixée sur le pôle. Si tout est renversé, non seulement autour de nous, mais en nous, que notre âme soit triste ou joyeuse, dans l'amertume ou la douceur, dans la paix ou dans le trouble, dans la lumière ou les ténèbres, qu'elle soit tentée ou paisible, désireuse ou sans attrait, dans la sécheresse ou les consolations, brûlée par le soleil ou rafraîchie par la rosée, - la pointe de notre cœur, de notre esprit, le fond de notre volonté qui est notre boussole, doivent être toujours et à jamais tournés vers Dieu notre Créateur, et tendre perpétuellement à l'amour de notre Sauveur, notre unique et souverain bien. »[33]


[1] « La description biblique du Livre de la Genèse précise les conséquences du péché humain, comme elle montre aussi le déséquilibre introduit dans les rapports originels entre l'homme et la femme qui répondaient à la dignité de personne qu'avait chacun d'eux. » Saint Jean-Paul II, encyclique Mulieris Dignitatem du 15 août 1988, §10. [2] Concile de Trente, 5ème session, décret 1515.5, 17 juin 1546. [3] Cardinal Silvio Antoniano, Traité de l’éducation chrétienne des enfants, éd. A. Guignard, Troyes, 1856, p. 65 [4] Jean Daujat, psychologie contemporaine et pensée chrétienne, Pierre Téqui, 1996. p. 254 [5]Éloi Leclerc, le maître du désir, DDB, 1997, p. 79 [6] Eloi Leclrec, op. cit, p.85 [7] Fabrice Hadjadj, La foi des démons ou l'athéisme dépassé, éditions Albin Michel, 2011, pp. 254-255. [8] Charles de Foucauld, lettre à sa sœur Marie de Bondy, 1er décembre 1916 [9] P. Gillet, La Virilité Chrétienne, DDB, 1910, pp. 272-273. [10] François de Sales cité par le chanoine Vidal, Aux sources de la joie avec saint François de Sales, Monastère de la Visitation, Annecy, 2006, p. 29. [11] Fabrice Hadjadj, La foi des démons ou l'athéisme dépassé, éditions Albin Michel, 2011, pp. 254-255. [12] Pie XII, Discours aux dirigeantes féminines de l'action catholique italienne, 21 octobre 1945 [13] cf Saint Jean-Paul II, encyclique Mulieris dignitatem, §18. [14] Ingrid d’Ussel, Humanae Vitae questionnée par Proust, Via Romana, 2018, p.44 [15] Pie XI, encyclique Casti Connubii, 31 décembre 1930, §2 [16] Aristote, de generatione animalium I, 2, 716a13-15 : « ρρεν μεν γὰρ λέγομεν ζῷον τό εἰς ἄλλο γεννών, θῆλυ δὲ τò εἰς αὑτό » [17] Léon XIII, encyclique rerum novarum, 15 mai 1891 [18] Léon XIII, encyclique Arcanum divinae sapientiae, 10 février 1880 [19] R. Dalbiez, La méthode psychanalytique et la doctrine freudienne, Bibliothèque psychiatrique de langue française, DDB & Cie, 1947. [20] Saint Jean-Paul II, lettre apostolique Mulieris Dignitatem, 15 août 1988, §18. [21] Pie XII, discours aux dirigeantes féminines de l'action catholique italienne, 21 octobre 1945. [22] Pie XI, Casti Conubii, op. cit [23] Jean Daujat, psychologie contemporaine et pensée chrétienne, Pierre Téqui, 1996. [24] Catéchisme de l’Eglise Catholique, 1733 [25] Saint Jean-Paul II, exhortation apostolique post-synodale vita consecrata du 25 mars 1996, §38. [26] Cardinal Raniero Cantalamessa, aimer autrement, éditions des Béatitudes, 2004, p.82. [27] Saint Pie X, décret Sacra Tridentina le 20 décembre 1905 [28] Benoît XVI, encyclique Caritas in Veritate, 29 juin 2009, §3 [29] Saint Jean-Paul II, encyclique Veritatis splendor, 6 août 1993, §109 [30] Pie IX, encyclique Quanta Cura, 8 décembre 1864, §6. [31] Saint Jean-Paul II, Homélie au Bourget, dimanche 1er juin 1980. [32] Saint Pie X, Code de Droit Canonique C. 1013 CIC/1917 [33] Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, Les éditions du cerf, 2019, pp. 431-432