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L'intelligence de la foi

Aujourd’hui, je vous propose d’approfondir un point soulevé par l’extrait de la semaine dernière : le lien entre la foi et la science. Voici ce qu’en dit Hippolyte Taine en 1899, dans son livre les origines de la France contemporaine :


"Les deux tableaux peints, l'un par la foi, l'autre par la science, deviennent de plus en plus dissemblables, et la contradiction intime des deux conceptions devient flagrante par leur développement même, chacune d'elles se développant à part, et toutes les deux en sens opposés, l'une par ses décisions dogmatiques et par le resserrement de sa discipline, l'autre par ses découvertes croissantes et par ses applications utiles, chacune d'elles ajoutant tous les jours à son autorité, l'une par ses inventions précieuses, l'autre par ses bonnes œuvres, chacune d'elles étant reconnue pour ce qu'elle est, l'une comme la maitresse enseignant des vérités positives, l'autre comme la maitresse dirigeante de la morale efficace. De là, dans l'âme de chaque catholique, un combat et des anxiétés douloureuses: laquelle des deux conceptions faut-il prendre pour guide? Pour tout esprit sincère et capable de les embrasser à la fois, chacune est irréductible à l'autre."


Ça semble juste, n’est-ce pas ? C’est un dilemme qui semble posé en bonne et due forme. Comment concilier la science et la foi ? Remarquez que pour Taine les deux ne vont pas dans le même sens, la foi se retient au passé et s’agrippe aux traditions dans sa crainte de l’anarchie, tandis que la science s’ouvre à l’aventure, offrant à la société ses « inventions précieuses ». Chacun chez soi donc, n’empêche que la foi a ici le mauvais rôle.


Rappelons-nous ici les paroles de saint Pie X : la foi n’est pas, elle ne peut pas être, étrangère à la science. De croire que l’exercice de l’intelligence, pour être intègre, doit s’émanciper de la foi est une prétention de notre orgueil. Car malgré tout nous avons du mal à tendre l’oreille pour recevoir la Vérité de Dieu. Croire que cette Vérité est une abstraction indifférente au monde physique c’est la reléguer à un symbole, autrement dit ne pas la prendre au sérieux. Ça nous passe au-dessus, quoi. Alec Mellor, dans son livre l’histoire de l'anticléricalisme dont je vous ai déjà parlé, explique que ce quiproquo forme une espèce de mur de verre érigé au siècle dernier pour séparer le monde scientifique du monde religieux. Et le plus cocasse, c’est que ce mur tient grâce à une certaine croyance des scientifiques, prévenant les plus hardis de s’intéresser de trop près à la foi. Voilà ce qu’il en dit :


"Ce qui nous surprend le plus aujourd'hui n'est pas tant la naïveté de ce jeu que l'inconséquence des adversaires de l'Église avec eux-mêmes et leur propre irrespect envers la méthode scientifique. Bornons-nous à un exemple: la foi, vertu théologale mais aussi démarche de l'esprit qui correspond à une notion théologique fort claire et parfaitement définie, est invariablement présentée comme on ne sait quel état sentimental, consolation des natures faibles ou émotives. C'est avec le plus grand sérieux que des hommes de science ou de demi-science affectent de ne pas vouloir choquer les pauvres consciences religieuses, qu'il faut laisser à leurs illusions. À travers ce mépris apitoyé, ce que l'on distingue est un orgueil qui se rassure lui-même. Ceux qui représentent ainsi les consciences religieuses comme ayant peur de la science parce qu'accrochées à leurs illusions n'ont jamais lu une ligne d'un traité de théologie à l'article Foi, fut-ce pour en faire la réfutation. Les agrégés et docteurs de cette époque s'en font une idée qui diffère à peine de celle d'un groupe de commères. Il serait même juste de les taxer de mauvaise foi. La vérité est qu'ils ont, une fois pour toutes, bien situé la notion de foi entre les limites de leurs œillères, et que pour un esprit qui se tient pour scientifique un ouvrage de théologie ne se lit pas. Ce sont eux qui se sont formé une conviction par l'argument d'autorité, celui de leurs lectures, et ce sont même eux qui parfois sont les sentimentaux."


Le mot de Pierre Goursat, « Au lieu de croire en ses doutes et de douter de sa foi, il faut croire en sa foi et douter de ses doutes. » s’explique ici d’une manière nouvelle. En dénigrant la foi, la société moderne s’installe sur une croyance d’autant plus persuasive qu’elle est répandue, et s’imagine au-delà de tout soupçon.


Seuls notre formation morale et l'approfondissement du catéchisme de l’Eglise nous permettront de déceler ce mécanisme, et de grandir en liberté.