• Ratatouille

La noblesse et l'efficacité de la morale chrétienne

Bonjour !


Au dernier article, nous avons parlé de décomplexer notre vie de foi en l’ouvrant (sans l’asséner bien entendu) à l’extérieur, dans la simplicité. Je vous avais promis de continuer à vous asticoter avec l’attitude – on pourrait même dire la posture - du catholique en société. Nous y voilà. Bien bien bien.


J’ai toujours cru que si l’on voulait changer quelque chose dans la société en général – autrement dit influencer les lois, il fallait soit s’impliquer en politique, soit entrer dans une association luttant pour un objectif spécifique, soit manifester dans la rue ou encore signer des pétitions en ligne. L’inconvénient c’est que j’ai peur de me faire emberlificoter si je m’approche trop de la politique ; je ne sais pas quelle association choisir ; j’ai l’impression que les manifestations et les pétitions ne servent qu’à exprimer sa colère, et qu’elles offrent peu de perspectives sur le long terme. Surtout si l’on a l’attitude que j’ai face aux deux premières possibilités. Alors pour être honnête, je m’assois et je regarde les trains défiler. Pas très glorieux tout ça. Seulement les trains qui passent devant mon nez commencent à être remplis de couleuvres, et puis je suis à court de popcorn. Alors…


Alors en parcourant mes grimoires, j’ai déniché un livre : l’âme du syndicalisme de Gaston Tessier. Interpelé par le titre (c’est bien connu que les syndicalistes laissent leur âme au vestiaire pour mieux participer à la lutte des classes), je me suis mis à lire. Et j’ai découvert des pépites, dont certaines que je vous ai déjà partagé dans l'article sur l'ambidextrie des chrétiens. J’ai découvert que tous les syndicats ne sont pas nécessairement des viviers d’anarchistes en puissance, et en particulier que la CFTC avait fait beaucoup pour protéger le travailleur, mais aussi sa famille. C’est beau.


Ce qui m’interpelle dans la CFTC, c’est que, bien que ce syndicat soit non confessionnel, il déclare dans ses statuts que sa boussole c’est la doctrine sociale de l’église. Les volontaires suivent donc en principe une formation sur la doctrine sociale de l’église, et défendent leur point de vue avec. Par exemple, là où certaines personnes déclarent que le moteur du changement social c’est la lutte des classes, les représentants de la CFTC répondent que, pas de bol, le moteur du changement c’est l’amour porté à l’autre, et donc la recherche constructive de coopération. Bien sûr ça ne plait pas à tout le monde… Nous avons déjà parlé de la lutte qu’a dû mener la CFTC contre le marxisme, après la deuxième guerre mondiale. En fait ils se bagarraient déjà avant aussi.


Vous n’ignorez pas que Chesterton a réfléchi à la justice économique et sociale, et qu’il a proposé le distributisme comme un idéal où le paysan est en lien direct et permanent avec la nature, qui lui permet de garder les pieds sur terre. Dans cet esprit, les guildes ou corporations de métier ont un rôle majeur dans la protection des travailleurs. Elles sont en mesure de réguler la concurrence et peuvent donc favoriser la justice, en incarnant un contre-pouvoir efficace avec le gouvernement.


Il se trouve que suite à la suppression de ces corporations de métier (merci la Révolution), les syndicats sont en gros ce qui se rapproche le plus de ces corporations. Puisque la majorité des syndicats ne sortent que rarement de l’idéologie marxiste où tous les patrons sont des méchants et qu’on ne discute pas avec les méchants, on comprend vite l’intérêt d’un organe tel que la CFTC.


En fait, les syndicats ne sont pas seulement des baromètres de l’opinion, ils peuvent aussi faire office de conseillers à l’égard du gouvernement en faisant remonter de l’information utile, en proposant des alternatives constructives et des projets d’amélioration. Voici un extrait du discours d’adieu au congrès de Gaston Tessier en 1953 :


« Aux multiples carrefours anxieux, douloureux ou sanglants de l’aventure contemporaine, il nous incombe de faire apparaître, plus encore par l’exemple que par les discours, la noblesse et l’efficacité de la morale chrétienne… a ces multitudes qui, sous tant de formes diverses, élèvent la protestation de l’esprit contre le matérialisme et appellent un sauveur, puisse le syndicalisme chrétien manifester celui qu’elles attendent, de sorte qu’elles devinent et comprennent la sublime parole que lui prêtait le génie Pascal : tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais déjà trouvé. »


Je ne sais pas vous mais moi j’en ai fait tomber mon popcorn. Si c’est pas du lourd ça, je veux bien manger mon chapeau. Ce travail tellement ignoré aujourd’hui de la CFTC a permis comme je vous le disais de nombreux progrès sociaux tout au long du XXème siècle. Par exemple, l’un des chevaux de bataille de la CFTC est la liberté de l’enseignement. La CFTC s’est battue pour que les parents, premiers responsables de l’éducation de leurs enfants, aient le droit de choisir l’enseignement qu’ils souhaitent pour leurs enfants, et que ce droit ne les pénalise pas (d’où le fait que l’Etat soit tenu en principe d’aider les écoles privées).


Gaston Tessier, l’un des fondateurs de la CFTC, aimait à répéter une phrase de l’évangile : « L’homme ne vit pas seulement de pain ».


Malgré toute ma mauvaise foi, je vous avoue que j’ai fini par être légèrement curieux. Alors je me suis procuré le livre CFTC, 100 ans de syndicalisme chrétien, et après ? de Joseph Thouvenel, paru en 2019. C’est un petit livre de rien du tout que j’ai trouvé d’occasion à 5 euros, mais il vaut son pesant de popcorn (excusez la métaphore filée, c’est le carême au moment où j’écris, ça me donne des hallucinations). Dans ce livre, monsieur Thouvenel retrace l’histoire de la CFTC. On y découvre avec le recul ce qui s’est passé lors de la scission CFTC/CFDT en 1964. Grâce à ce recul, certaines informations encore sensibles au moment de la publication du livre de Jacques Tessier la CFTC, comment fut maintenu le syndicalisme chrétien sont à présent accessibles. Apparemment d’ailleurs l’épiscopat français avait demandé à l’auteur que deux chapitres de son livre ne soient pas publiés, ce qui laisse songeur sur l’ambiance de l’époque.


La CFTC semble donc être la Lamborghini que j’espérais. Bon je vous dis ça j’y suis pas encore allé, mais je prends mon élan. Apparemment il manque juste un peu de gazole dans le réservoir de cette supercar, parce que la doctrine sociale chrétienne serait moins enseignée que naguère, mais en même temps si nous on ravive pas la flamme, qui pourrait la raviver ? Il y a une sorte de croyance depuis le départ des mineurs et la désindustrialisation du territoire comme quoi les syndicats ne servent plus à rien, mais comme le dit bien l’auteur, c’est comme une assurance. Si on ne demande d’être assuré qu’une fois que la voiture est dans le mur, on ne risque pas de trouver chaussure à son pied. Et faut pas croire que tout le monde a un salaire suffisant pour manger à sa faim…


Et puis, gardons à l’esprit que notre formation personnelle et notre culture nous permettent de discerner ce qui pointe à l’horizon, mieux que ceux qui n’ont pas tous ces trésors sous la main. Si nous gardons ces analyses sociétales pour les gens qui pensent comme nous, on va pas aller bien loin… Cette organisation parait disposée dans ses fondations à accueillir nos remarques, et en même temps elle peut nous débroussailler pas mal d’amour propre en nous confrontant à la réalité. Rien ne nourrit mieux le cerveau que la réalité, ça épure beaucoup d’illusions. Personnellement, entre des popcorns et une Lamborghini, je ne vais pas hésiter très longtemps je pense.


Pour ceux qui ont lu le livre de Thouvenel, qui sont allés jusqu’à se procurer l’âme du syndicalisme de Gaston Tessier, et qui en demandent encore avant de se jeter dans l’arène, je conseille vivement le livre vers un ordre social chrétien de René de la tour du Pin. C’est du lourd de chez lourd, il y explique comment être novateur via la tradition, être social via l’antilibéralisme économique, être catholique via l’antilibéralisme philosophique… Mais je vous raconte tout ça dans cet article.


Bonne lecture, bonne réflexion, et bonnes actions ! Et bonne semaine.