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La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs

Bonjour!


Aujourd'hui, je vous propose de nous intéresser à la question de la différence, cette ignoble anomalie perturbant la paix sociale, et de voir à quel point le conformisme peut-être libérateur. Ou pas.


Cet article est en hommage à un ami, un exemple, dont l'aventure quotidienne reflète cette exhortation divine :


"Tu dois vivre dans le lieu de ton travail et de ton amour. Là en bas, dans les forêts qui se balancent, les champs obscurs qui dorment, les froides terres stériles et les cités des Hommes où l’on a besoin d’indestructibles, de fidèles et de véritables."


A toi Benoît, puisses tu trouver en Le Play les encouragements d'un grand frère.


L’abolition de la différence sociale à la Révolution


A l’école, nous avons appris que l’un des plus beaux trophées de la Révolution se trouve dans l’abolition des privilèges. Que les puissants aient des avantages que ne partagent pas les faibles, quoi de plus immoral ? Comment justifier une telle asymétrie, une domination aussi structurelle dans l’Ancien Régime ?


Frédéric Le Play, homme remarquable, se penche sur la question. Et il ne s’y penche pas qu’à moitié. Polytechnicien, Inspecteur général des mines, commissaire général aux expositions universelles de Paris et de Londres, sénateur, conseiller d’Etat, il a inventé une méthode révolutionnaire d’étude sociologique : un bâton, et un sac à dos.


A pied, monsieur traverse l’Europe du XIXème jusqu’à la Turquie centrale pour observer de ses yeux les sociétés de son temps. Autant dire que cela tranche avec ses collègues, qui empilaient inlassablement leurs théories sociales les unes sur les autres, enfermés dans leurs bureaux d’étude. Rassurez-vous, pour le bien de la voute plantaire des sociologues cette fâcheuse habitude vagabonde a vite sombré dans l’oubli. Reprenons.


Dans son ouvrage remarquable en trois tomes intitulé La Réforme Sociale, publié en 1864 et retraçant plus de trente années d’observations minutieuses, monsieur Le Play s’intéresse notamment – nous reparlerons bientôt de ses autres trouvailles - à la question des privilèges sous l’ancien régime. Voici ce qu’il en dit :


« Les nations qui représentent le mieux l'esprit européen se bornent à réclamer l'abolition de l'inégalité forcée, c'est-à-dire des privilèges conférés par l'ancien régime à diverses classes de la société. Cependant, ceux mêmes qui donnent cette juste interprétation du mot égalité, se laissent aller souvent à des inductions exagérées qui aboutissent à une fausse conclusion. Ils se persuadent que toutes les forces sociales tendaient autrefois à organiser l'inégalité des familles, et ils affirment que les meilleures constitutions s'emploient aujourd'hui à établir l'égalité. L'observation méthodique des deux époques conduit à une tout autre conclusion.


« Les peuples européens qui conservent à certaines familles les distinctions seigneuriales, sont en même temps ceux qui se préoccupent le plus de faire régner, autant que possible, l'égalité dans la masse de la population. Les races de l'Orient et du Nord atteignent ce but de la manière la plus complète. A cet effet, elles font agir trois influences qui se superposent en quelque sorte pour conjurer les défaillances individuelles. Le seigneur est tenu de secourir, au moyen des produits de la propriété, les familles qui tombent au-dessous d'un certain état de bien-être. Le régime de communauté restitue périodiquement aux familles en décadence la terre arable aliénée pendant l'époque précédente […]. Enfin l'organisation patriarcale oblige tous les garçons à se marier dans la maison paternelle, et à consacrer leurs efforts à la prospérité commune.


« […] Plus on étudiera l'ancien régime, dans les documents que le temps nous a laissés ou dans les institutions qui sont encore en vigueur, plus on se convaincra que, tout en accordant des privilèges à quelques familles, il tendait surtout à assurer l'égalité au corps de la nation.


« Les sociétés modernes tendent moins à supprimer les situations privilégiées qu'à détruire les influences qui maintenaient autrefois parmi les populations une sorte d'égalité forcée. Le résultat final de cette transformation est le développement des inégalités sociales. »[1]


Voilà voilà. Donc, en somme, à la Révolution, nous avons substitué à un ordre social qui nous forçait à nous entraider un nouvel ordre, plus simple, qui nous fait tous partir du même point sans se soucier de ce qui se passe à l’arrivée. Pourquoi un tel sabotage ? Et bien selon Le Play, le règne de Louis XIV, puis les extravagances de la régence et Louis XV ont suffi à saper le sens des privilèges : tandis qu’à l’origine les privilèges de la noblesse étaient directement liés aux responsabilités des nobles envers les paysans de leurs domaines, en incitant ces mêmes nobles à se réunir autour de lui à la cour Louis XIV les a déracinés, au point que bon nombre de nobles ne vivaient même plus sur ces terres dont ils avaient la responsabilité.


Si j’étais d’humeur taquine, je me permettrais une petite analogie anachronique avec la gestion d’EDF depuis le début des années 2000, que nous avons décrite dans cet article : La centralisation du groupe a séparé la plupart des directeurs de centrale nucléaire de leurs propres sites, et ce faisant a porté un coup fatal au principe de subsidiarité si vital au bon fonctionnement de chaque centrale. Pour les nobles et leurs paysans, c’est pareil : loin des yeux, loin du cœur. Sauf que les avantages liés aux privilèges ont persisté sans plus correspondre à la moindre responsabilité[2], ce qui en effet est d’une grande injustice.


Et paf. Révolution.


En prenant pour cible les privilèges sans chercher à leur redonner du sens, les révolutionnaires ont détruit le remède en même temps que la maladie; ils ont annulé toute la progression sociale de la société jusque-là.


Le sens de la différence, un principe universel


Cela nous permet de constater, à nouveau, que le refus de la différence (de traitement, de statut) entre les hommes conduit à la cupidité et à la violence. A partir de là, comme le remarque La Tour du Pin, « il ne subsiste plus, en fait de distinction entre les citoyens, que les inégalités économiques devenues d'autant plus saillantes et d'autant plus puissantes »[3]. L’égalité que revendiquaient les révolutionnaires était une égalité menaçante, cette égalité marxiste où rien n’est plus important que la collectivité et où toute forme d’autonomie ou de spontanéité constitue un danger pour le groupe. C’est la meilleure façon de piétiner notre humanité, tout en faisant au passage le jeu du libéralisme, du règne de l’argent, de la ploutocratie. « Non pas une ploutocratie accidentelle, anormale, refrénable, mais au contraire une ploutocratie née du libre jeu des institutions et des mœurs, et qui ne peut que s'accroitre parce qu'elle est la conséquence d'un système, celui même de la Révolution, qui crut affranchir l'homme et n'affranchit que le capital, en en faisant un instrument de domination sans [...] limite sur les travailleurs, forcés d'y recourir. » [4]


En fait, quand on y pense, ce principe de respect de la différence pour l’unité de la communauté semble pouvoir être érigé en loi universelle, comme une condition sine qua non pour l’application du principe de subsidiarité et du bien commun. A l’échelle de l’individu, nous avons déjà remarqué que la construction affective de la personne passe nécessairement par le fait de reconnaître deux différences fondamentales : la différence de sexe, et la différence de génération. Ces différences nous permettent de comprendre au plus profond de nous deux choses : je ne suis pas tout, et je ne suis pas seul.


Dans le couple, le fait de comprendre que l’autre est différent de moi en tant qu’homme ou en tant que femme m’empêche de me confondre avec lui ou avec elle, il me rappelle mon rôle, mon privilège et ma dette en tant que femme ou en tant qu’homme.


Dans la famille, le fait de comprendre que nos enfants sont différents de nous par la génération nous empêche de nous confondre avec eux. Le fait de comprendre cette différence, cette inaccessibilité, nous rappelle à notre rôle, notre privilège et notre dette en tant qu’adultes (remarquez que cela ne se cantonne pas qu’aux parents mais à toute notre génération).


Ces différences sont édifiantes, en les ignorant ou en cherchant à les effacer nous ne faisons que nous mentir à nous-mêmes. La lecture historique des privilèges nous permet de comprendre que cela ne se restreint pas seulement au cercle familial, et que le respect d’un certain ordre de différences est capital dans la stabilité d’une société.


La différence nous chatouille, parce qu’en la considérant (par exemple en prenant conscience que je suis homme, que je suis père, que je détiens une autorité) je considère ma solitude : mon cas n’est pas une généralité, je dépends de l’autre pour atteindre l’unité et l’équilibre. Mais d’un autre point de vue ma solitude n’est pas seule : l’autre aussi est isolé dans sa différence, et il a besoin de ma différence pour atteindre l’unité et l’équilibre. Il y a bien un fossé entre nous, mais ce fossé doit être franchi par la confiance, une confiance qui s’appuie précisément sur ces différences mutuelles.


A l’université, un professeur était venu nous parler du métier d’éducateur. Il nous avait prévenu sur l’importance pour l’éducateur de ne pas chercher à gommer la différence qui le sépare des personnes qu’il aide : sans cette différence, impossible d’avancer. En refusant de considérer notre solitude intrinsèque, nous nous condamnons à une solitude bien plus terrible, bien plus destructrice. La perte de notre identité.


Assumer notre solitude, c’est assumer que notre histoire se passe entre Dieu, et nous. Assumer que ce que Dieu me dit dans la prière, il ne le dit pas à mon prochain mais bien à moi seul. Tant que l’on continue de penser à Dieu comme à un être impersonnel, qui ne s’adresse dans son infinie puissance qu’à tout le genre humain, on se positionne nous aussi de façon impersonnelle, comme un agent anonyme du genre humain. Dans ces conditions, impossible d’agir, impossible de s’engager et d’assumer sa mission.


Différence et vocation


L’Eglise a un terme pour désigner nos différences, c’est celui de vocation. Cela signifie que nos différences désignent l’épicentre de la fécondité à laquelle nous sommes appelés. Que cela soit au niveau de la personne, du couple, de la famille, de la paroisse, du groupe, de la société, nous avons une vocation. Ces vocations constituent notre identité. Elles sont incontournables, parce que c’est à travers le fait de discerner, d’accueillir et de vivre au quotidien notre vocation que nous parviendrons à aimer en esprit et en Vérité. Souvenez-vous des paroles de saint François de Sales[5] : nous aurons beau faire preuve d’héroïsme, si c’est un héroïsme vécu en dehors de notre vocation cela ne vaudra rien. Au contraire, les actes les plus bénins comme ramasser une aiguille ou changer une couche, s’ils sont accomplis au cœur de notre vocation, seront des actes de sainteté.


C’est comme si la vocation désignait les flots de charité qui traversent le monde, et qu’en vivant notre vocation nous embarquions sur la rivière que nous seuls pouvons emprunter. C’est l’opportunité qui nous est offerte de participer à la fécondité de la Création.


On peut même aller plus loin. Dans le lieu de notre vocation, nous bénéficions d’un cadeau phénoménal : la grâce d’état. Si Dieu nous appelle à l’endroit où nous sommes, Il nous dispense les grâces dont nous avons besoin pour assumer notre rôle. C’est très important parce que souvent l’on est tenté de se décourager lorsque l’on regarde les autres autour de nous - et particulièrement les saints. On se rend bien compte que nous n’aurions jamais eu la force de faire la moindre des choses que ces personnes accomplissent au quotidien. Et c’est tant mieux, parce que ce n’est pas ce que Dieu nous demande. L’imagination, dans ce sens, est un péril : elle nous projette en dehors de notre vocation, en dehors des grâces que Dieu veut nous donner.


Il est très intéressant à ce propos de voir quelle proximité il y a entre la grâce d’état et les charismes. Le cardinal Cantalamessa médite à ce sujet dans son livre Aimer autrement : les charismes collaborant de façon intime avec la nature de la personne par qui ils passent, on pourrait presque dire qu’un charisme, c’est l’acte posé en parfaite harmonie avec la vocation, c’est l’expression même de notre vocation. Cela ne se limite donc pas exclusivement aux charismes exprimés lors de prières à haute voix, mais bien à notre vie quotidienne. Lorsque par exemple Ingrid D’Ussel nous désigne notre conjoint comme notre voie sanctifiante privilégiée[6], nous voilà au cœur de l’action la plus décisive. Notre vocation, notre différence, c’est bien notre voie sanctifiante privilégiée.


La question que l’on pourrait se poser maintenant, c’est comment organiser nos vocations : si nous avons une vocation personnelle, conjugale, parentale, familiale, paroissiale, communautaire, sociétale, laquelle mettre en premier ?


Ici c’est le principe de subsidiarité qui va nous guider : il faut identifier l’endroit, le lieu et le moment où personne d’autre que nous ne peut agir à notre place. Logiquement, cela signifie que notre premier devoir est envers nous-mêmes, puis envers notre conjoint, puis envers nos enfants, notre famille, etc… Mais quoiqu’il en soit, la vocation n’étant pas un projet social ou une méthode rationnelle mais bien un appel de Dieu[7] à vivre au quotidien la charité, il ne peut y avoir aucune contradiction entre nos différentes vocations, à tel point que l'on peut parler d'une seule vocation intégrale, guidée par l’écoute de l’appel de Dieu au quotidien.


Vocations ordinaires et vocations extraordinaires


Y a-t-il des vocations meilleures que d’autres ?


On pourrait se poser maintenant la question d’une « hiérarchie des vocations ». A ce sujet il est assez surprenant de voir à quel point certains prêtres s’offusquent lorsque l’on dit que la vocation sacerdotale est plus parfaite que la vocation au mariage, ou encore lorsque l’on explique que pour devenir prêtre il faut avoir reçu l’appel de Dieu, ce qui n’est pas le cas pour le mariage, qui en réalité ne fait pas l’objet d’un discernement au même titre.


En tant que créatures, notre vocation naturelle est, de base, plutôt simple : « soyez féconds et multipliez-vous ». On pourrait dire que l’humanité a reçu à ce moment-là l’appel au mariage. Mais l’appel à la vie consacrée est un miracle, une forme d’anomalie, quelque chose de pas naturel. Tandis que la vocation au mariage est naturelle, qu’elle va de soi, la vocation des consacrés est dite extraordinaire, par son appel Dieu anticipe la vie éternelle, il établit son Royaume des cieux dès ici-bas. Les personnes consacrées sont des éclaireurs de la vie éternelle, de ce qui nous attend au paradis - où, pour rappel, le mariage n’existera plus. La vocation consacrée est donc considérée comme « plus parfaite » que la vocation au mariage, d’un point de vue eschatologique.


Maintenant que l’on a posé cela, le reste n’en est pas moins valable : la vocation est l’accomplissement de la volonté de Dieu sur notre personne aujourd’hui. Autrement dit, à notre échelle, c’est l’attitude, le comportement, l’engagement le plus parfait que nous pouvons avoir. Cela rejoint ce que nous disions tout à l’heure : notre vocation étant une relation intime avec Dieu qui correspond à notre histoire personnelle, elle ne souffre aucune comparaison avec les autres vocations. Saint Jean-Paul II en particulier a insisté lourdement sur l’importance monumentale de la sainteté dans le mariage.


Cela ne signifie pas, en revanche, que les consacrés doivent faire preuve de fausse modestie, et l’attitude mentionnée plus haut des prêtres qui refusent de parler d’une vocation « extraordinaire » ou « plus parfaite » est dangereuse, car elle confond l’honneur de la vocation et la misère de la personne. Notre vocation, tout comme notre dignité d’ailleurs, ne dépend pas de nos accomplissements ou de nos défauts. La rivière, notre rivière, celle que Dieu a spécialement créée pour nous, coule depuis notre naissance, elle existe indépendamment de nos dispositions intérieures, et personne d’autre que nous ne pourra naviguer dessus. Croire qu’il nous incombe de défendre notre vocation aux yeux des autres, ou de corriger le regard que les autres portent sur notre vocation, est dangereusement orgueilleux, comme si nous nous sentions obligés de parler à la place de Dieu.


Au contraire, il nous appartient de creuser notre vocation, d’approfondir ce qui fait notre solitude, notre différence et notre responsabilité dans le monde. C’est là qu’est notre fécondité. Le monde aura beau considérer nos différences comme des anomalies qui perturbent la collectivité, c’est par ces anomalies que nous trouverons Dieu. C’est ici le message du Christ, lorsqu’Il nous parle de la pierre rejetée par les bâtisseurs qui deviendra finalement la pierre d’angle…


Si vous souhaitez approfondir le sujet de la différence, je vous recommande l’excellent article d’Alexis Guénez, l’homme ne se nourrit pas seulement d’homogène » disponible ici sur la revue Limites.


Bonne lecture, et bonne semaine !

[1] F. Le Play, La réforme sociale en France déduite de l’observation comparée des peuples européens, cinquième édition, Alfred Mame et Fils, 1874, Tome 2 pp. 420-422 [2] Pour être précis, disons que la plupart des nobles ont alors déserté leurs domaines. Un certain nombre de nobles ont en réalité continué à vivre parmi leurs gens, et Augustin Cochin note dans Les sociétés de pensée et la démocratie moderne (pp. 76-77) une anecdote aussi passionnante qu'insupportable: alors que les officiers de Seigneurs (les nobles) se mobilisent pour participer aux états généraux à Rennes, ils se font évincer des débats par des révolutionnaires sans scrupules. [3] R. de la Tour du Pin, Vers un ordre social chrétien, éditions du trident, 1987, pp.179-180 [4] R. de la Tour du Pin, Vers un ordre social chrétien, éditions du trident, 1987, p.175 [5] "Qu'une personne fasse un miracle en état de mariage et qu'elle ne rende pas le devoir de mariage à sa partie ou qu'elle ne se soucie pas de ses enfants, elle est pire qu'infidèle [...]" François de Sales cité par le chanoine Vidal, Aux sources de la joie avec saint François de Sales, Monastère de la Visitation, Annecy, 2006, p. 29. [6] Ingrid d’Ussel, Humanae Vitae questionnée par Proust, Via Romana, 2018, p.44

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