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Terrifiante morale

Bonjour!


Peut-être avez-vous déjà eu la chance d’assister à une conférence sur la chasteté lors d’un forum, d’une retraite ou - plus rarement - d’un sermon dominical. Souvent, à la fin de ce genre de conférence, un temps d’échange est proposé. Et je ne sais pas si vous avez remarqué, mais il y a toujours un type pour poser une variante de l’éternelle question : « mais, heu… Jusqu’où on peut aller en vrai ? ». En général, cette question suscite un mélange d'exaspération et de condescendance chez le conférencier, qui aurait bien aimé que son intervention élève un peu le débat.


J’aimerais aujourd’hui qu’on s’intéresse à la question de ce pauvre type qui vient de se faire rembarrer devant tout le monde. C’est une question concrète. Bien sûr, dans le domaine de la chasteté il est délicat de faire une réponse précise à cette question, surtout devant tout un auditoire. Néanmoins, on ne peut s’empêcher de remarquer que beaucoup de sermons et de conférences laissent dans un nuage un peu trop abstrait la question du bien, comme si l’intention primait le bien en lui-même. On nous rabâche qu’il faut s’ouvrir davantage, qu’il faut quitter nos canapés pour entrer en mission, qu’il faut aimer mieux, mais il est rare d'entendre le conférencier critiquer un événement précis. En dessous d'une certaine échelle, on reste dans le vague.


Vous me direz qu’il n’y a pas de loi universelle dans la vie intérieure, que ça se saurait s’il y en avait une, et donc qu’il est illusoire de la chercher.


Erreur. Il y a bien une loi.


Cette loi s’appelle la morale. Le problème, c’est qu’on voit trop souvent la morale comme un règlement. Or, le Christ est venu et a mouché beaucoup de juifs qui prisaient trop les règles, il est donc tentant d'en déduire qu’à sa suite nous n’avons plus besoin de règlement. On répète un peu comme Barbossa que la loi chrétienne est plus une sorte de guide général qu'un véritable règlement, que l’essentiel c’est de se sentir proche de Dieu… et puis, au fond, c’est quand même plus facile de laisser toutes ces règles derrière nous, n’est-ce pas ..?


En fait, il y a quelque chose qui fait peur dans la morale : c’est le côté péremptoire de l’ordre. Et le problème avec l’ordre, c’est qu’il prive du désordre, l’ingrédient incontournable de notre liberté chérie. La graine de rebelle en chacun de nous nous pousse à croire que l’ordre et la morale c’est bon pour les peureux, les maniaques, ceux qui ont peur de la vie sauvage. En somme, l’ordre est vu comme un bouclier contre la vraie nature des choses, il ne peut être qu’artificiel, instauré par la force pour annihiler toute spontanéité. On pourrait donc paraphraser un slogan célèbre en disant « il n’y a pas d’ordre, il n’y a que l’abus de l’ordre ».


Ça, vous l’aurez compris, c’est un cadeau de nos chères lumières. Cette conception repose sur la croyance que la vérité se trouve dans l’anarchie, dans la nature laissée à elle-même. On oublie un peu vite le péché originel, à cause duquel le bien ne fleurit pas spontanément. Comme on l’a dit dans l’article le péché originel dans le couple, à cause du péché originel notre désir lui-même doit être soutenu par notre volonté sans quoi il va se mordre la queue, il ne va pas pouvoir atteindre le bien.


Maintenant qu’il y a le péché originel, nous devons nous rendre à l’évidence : pour grandir en liberté, il va nous falloir user de notre volonté. Comme on a pu le voir dans la série sur la caractérologie, la volonté est une force mentale qui s’associe à notre force affective (l’émotivité) pour nous permettre d’agir et de grandir, elle a donc tout autant sa place dans notre être que notre désir. Mais attention, ce déploiement de notre être n’est pas simplement un processus naturel. Il se nourrit à chaque instant de la grâce.


On pourrait justement se poser la question de l’indépendance entre la morale et la grâce, se dire qu’après tout la morale des grecs (comme les vertus cardinales par exemple) existait avant la venue du Christ et elle s’est apparemment développée indépendamment des juifs. Dans cette mesure, en quoi le fait de suivre des préceptes païens pourrait nous aider à grandir en sainteté ? Ne risque-t-on pas simplement d’utiliser la morale comme un moyen tout humain d’accroître notre pouvoir personnel ?


Le corolaire à cette question, vous l’aurez compris, c’est de se dire que pour éviter ces excès on va se concentrer uniquement sur la grâce, sur notre union à Dieu, et laisser la morale à ceux que ça intéresse. Une belle manière de contourner le problème pour éviter ce travail humain, bassement fastidieux.


Le père Gillet, dans son livre la virilité chrétienne dont nous avons parlé ici, répond à cette question en expliquant qu’en fait la morale n’est pas une philosophie quelconque: il n’y en a qu’une, et elle nous aide à accueillir la grâce. Il utilise l’image du terreau : en suivant les préceptes de la morale, nous améliorons la qualité du terreau que nous sommes afin que la pluie de grâces qui tombe en permanence sur nous porte de meilleurs fruits.


Mais il y a un petit souci. En effet, on remarque au fil des siècles que plusieurs morales apparaissent… En fait, c’est toujours pareil : il n’y a qu’une morale authentique et tout plein de brouillons. Paul a justement prévu de nous faire bientôt un article à ce sujet, dans lequel il comparera la morale de Kant à celle de saint Thomas.


Cette morale authentique, la morale chrétienne, n’est pas simplement la seule, la meilleure, la plus équilibrée et la plus pertinente, elle nous ouvre à l’ordre du bien. Jean Daujat, dans son excellent livre Psychologie contemporaine et pensée chrétienne, nous explique un truc formidable : de même que sur le plan matériel les êtres suivent nécessairement les lois de la Physique, lois permanentes et incontournables, sur le plan spirituel les hommes suivent les lois de la Morale, lois permanentes et incontournables.


Enfin, ils devraient.


Bien sûr, puisque nous disposons de notre libre arbitre nous avons le pouvoir d’enfreindre les lois de la morale, mais alors notre être ne pourra pas se développer en intégralité. Il manquera sa vocation première et ce n’est qu’en retrouvant les lois de la morale qu’il retrouvera le chemin de la plénitude à laquelle il est appelé. Cela rejoint ce que nous avons vu dans l’article L'Étrange Cas du docteur Jekyll et de Mr. Hyde : le mal n’est que la corruption du bien, il n’est pas une alternative mais un amoindrissement de ce bien.


De façon aussi inéluctable que la chute des corps, la vie éternelle ne peut perdurer dans un être en état de péché mortel (selon les lois Morales). C’est bien pour cela qu’on qualifie ce péché de « mortel ».


Nous avons donc besoin de la morale, nous en avons besoin pour vivre. Imaginez la vie de quelqu’un qui refuse de comprendre l’aspect systématique de la gravitation : il risque de lui arriver des bricoles, tout ça parce qu’il a choisi d’ignorer quelque chose qui le concerne au quotidien. C’est exactement pareil avec la morale : lorsque nous ne cherchons pas à apprendre et à pratiquer les vertus, lorsque nous dédaignons les commandements de Dieu, lorsque nous ignorons notre devoir d’état, nous nous plantons avec superbe. Et nous récidivons, sous prétexte que ça fait pas mal sur le moment.


Il y a une dernière chose qui peut nous rebuter dans la morale : c’est que l’ordre qu’elle instaure peut nous paraitre statique, morne, dépourvu d’aventure. Cette pensée fait écho à la croyance que la morale est une privation, une stratégie de défense contre la sauvagerie du réel. Derrière ça, on voit aussi l’incrédulité mondaine de qui entend parler d’un désir volontaire. Trêve de maîtrise de soi, trêve de contrôle, libérons-nous ! Et c’est reparti, nous voilà au point de départ.


Pour répondre à cela, souvenons-nous de nos frères et sœurs ainés, de tous les saints et les martyrs qui nous ont précédés. Entre nous, cela ne ressemble pas à une vie plan-plan. Et même plus proche de nous, à notre échelle nous pouvons voir que le combat pour la chasteté, la maitrise de soi, est un combat de rebelles, un combat contre l’ordre social. « Cassez les conventions, gardez les commandements ! »


Non, la vertu n’est pas un automatisme à mettre en place une fois pour toutes. Non, l’application d’un commandement ou l’accomplissement de notre devoir d’état ne sont pas des réflexes ternes et mornes, qui nous privent de la vie. Au contraire, pratiquer la vertu et approfondir la morale nous fait avancer. C’est en creusant le bien que l’on discerne de façon toujours plus fine la frontière entre le bien et le mal, et si ce genre de combat nous transforme en robot et bien c’est qu’on s’est trompés quelque part, vous ne croyez pas ?


Ça m’embête de vous laisser partir sans une lecture utile sur la morale… Il y a bien le livre de Jean Daujat dont on a parlé, mais il est un peu cossu et ne plaira pas à tout le monde. Le mieux, ce serait de sortir de votre placard le Catéchisme de l’Eglise Catholique (non abrégé, soyez joueurs), et de le feuilleter. On a vraiment de la chance d’avoir un joyau pareil, autant en profiter !


Bonne lecture, et bonne semaine !

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