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Economie et financiarisation (Présidentielle 3/4)

Aujourd’hui, nous allons parler d’économie. C’est le troisième article de la « suite présidentielle », censé nous faire cogiter avant de passer devant les urnes en avril prochain. Parce qu’il faut passer devant les urnes. Si vous en doutez, relisez l’introduction de cet article. Il y a deux semaines nous avions évoqué la souveraineté, la semaine dernière l’éducation, et la semaine prochaine nous verrons la démocratie.


Comme à chaque fois, rappelez-vous que je ne suis qu’amateur, donc lisez avec circonspection les articles. Par contre lisez sans réserve les auteurs. En général j’essaye de trouver des spécialistes, même si la postérité ne leur a pas fait honneur...


Commençons par l’extrait d’un article de l’excellent historien Christopher Dawson, publié en mai 1924 :


« Jamais dans l’histoire de l’humanité les problèmes économiques n’ont joué un rôle aussi important dans la vie de l’homme, jamais ils n’ont eu une influence aussi directe sur la pensée humaine qu’aujourd’hui. L'économie en est venue à éclipser la politique, à attirer dans sa sphère toute la question sociale. Même l'homme de la rue a appris que son bien-être personnel est intimement lié à un système économique. Il peut être indifférent à la politique, sceptique quant à la valeur de la philosophie et de la science, hostile à la religion, mais pour ce qui est de l'économie, son intérêt et ses préjugés sont vifs. D'où la montée du socialisme - le succès d'un évangile économique et d'une interprétation économique de la vie. De là aussi un nouvel esprit de critique à l'égard de la religion, perçue comme indifférente aux choses qui sont si vitales - c'est "l'opium des pauvres" qui les drogue jusqu'au contentement de leur sort et à l'indifférence envers leurs véritables intérêts.


« Cette préoccupation excessive vis-à-vis des problèmes économiques est toutefois anormale et temporaire. Une société saine n'est pas davantage soucieuse de son organisation économique qu'un homme sain est soucieux de sa digestion. Le malaise actuel est le symptôme d'une maladie, et le symptôme d'un changement nécessaire. La société moderne traverse cette période critique de son existence, que l'Ancien Monde a également dû traverser au cours du siècle qui a précédé la paix d'Auguste. Dans les deux cas, les ressources matérielles de la société ont détrôné son assise morale. C'est le moment déterminant de la vie d'une civilisation - un moment où les sociétés et les individus sont en proie à des tentations de remèdes violents et à des espoirs excessifs, jonglant entre l'apathie et le désespoir. Lorsque la crise est terminée, lorsque la société a maîtrisé ses difficultés ou s'est résignée à un compromis avec elles, la vie humaine revient à la normale; les problèmes économiques retrouvent leur vision propre, et les besoins spirituels de l’homme se réaffirment une fois de plus. Après la paix d'Auguste vient l'Évangile du Christ.


« Il en va de même pour nos propres problèmes. Le malaise économique actuel est une question secondaire - bien qu’une question secondaire de grande importance - qui détourne l’esprit des hommes des grands problèmes de la vie; c'est cela, et non la religion, qui est le véritable "opium des pauvres". Ce n'est que lorsque la question économique actuelle sera réglée que la véritable opportunité du catholicisme se présentera. La stabilité économique ouvre la possibilité matérielle d’une stabilité religieuse, c'est-à-dire de la conversion de notre civilisation. »[1]


Cet extrait a l'avantage d'être très parlant, cela dit il ne faut pas le prendre de travers. Jean Daujat nous explique que vouloir "Humaniser d'abord, christianiser ensuite" est une grave erreur car la christianisation est indépendante du degré de développement humain: les apôtres, par exemple, n'ont pas attendu que l'esclavage soit supprimé pour enseigner l'évangile aux esclaves, alors même que l'esclavage de l'époque était encore plus barbare que la condition des pauvres d'aujourd'hui. L'évangélisation n'est donc pas soumise aux aléas de l'histoire, et constitue en tout temps une priorité. Il n'en reste pas moins que, comme le dit monsieur Dawson, l'économie moderne est un problème colossal que l'on doit chercher en toute justice à résoudre.


Nous voici donc au moment déterminant de la vie de notre civilisation, et notre survie dépendra de la fiabilité du diagnostic que nous parviendrons à poser. Vu l’enjeu, je vais convoquer le meilleur spécialiste que je connaisse, René de la Tour du Pin. Voyez plutôt.


Dans son livre Vers un ordre social chrétien, l’auteur se penche sur les principes de l’économie moderne. Cela l'amène à observer ce qui arrive normalement, quand quelqu'un a besoin d'utiliser un bien qui ne lui appartient pas. Je vais tenter de vous résumer les propos du marquis à ce sujet. Pour les puritain vous retrouverez le passage d'origine aux pages 56 et suivantes de son livre.


Dans le cas où l'usage du bien qui appartient à un tiers implique sa détérioration ou sa diminution, c'est un contrat de location qui doit s'établir avec ce tiers, contrat dont le montant du dédommagement est fixé selon la durée d'utilisation et l'usage prévu du bien. Si, en revanche, l'usage du bien en question n’implique aucune détérioration ou diminution de ce bien, dans ce cas le contrat est censé être un prêt (sous-entendu un prêt à taux zéro, un vrai prêt quoi). Le truc, c’est que le marquis de la Charce remarque que cette dernière situation, qui devrait aboutir à un prêt, abouti en réalité la plupart du temps à l'usure, c'est-à-dire ce qu'on appelle aujourd'hui improprement un "prêt" à intérêt. Comme dirait Achille Talon, c’est dorénavant un prêt gratuit - en échange d’une certaine somme...


Pour les défenseurs de l'usure, cet intérêt est une compensation pour trois raisons :


- la perte du bénéfice qu'on aurait pu avoir en utilisant l'argent si on ne l'avait pas prêté;

- le risque encouru si le bien prêté est détruit,

- et enfin par le dédommagement (d'avoir accepté de prêter son argent, parce qu'on aurait pu ne pas le faire...).


Tandis que le tarif de la location se calcule sur des données objectives en rapport avec les caractéristiques du bien, on voit que l'usure se base sur la convention sociale et la convenance du prêteur. Des critères déjà moins stables...


L’usure représente donc le coût du transfert d'argent (ou de biens), ce qui veut dire que le capital prêté sera systématiquement diminué de la somme des intérêts que le débiteur doit rendre au prêteur. La tour du Pin expose la conséquence de cela: "après une vente au juste prix, ou une location équitable, chacune des deux parties est aussi riche qu'avant, et les deux plateaux de la balance n'ont pas été déplacés; après un prêt au contraire, l'équilibre est rompu instantanément."[2]


Cet équilibre se rompt instantanément parce que le prêteur tire une valeur artificielle de l'échange, sans avoir produit quoique ce soit. "Par le simple fait de l'emprunt contracté en vue d'un besoin et de la condition d'un intérêt mis au prêt correspondant, l'équilibre social tend à se rompre par l'effet croissant d'inégalités économiques, sans autres limites que celles de l'opulence incalculable à l'extrême misère. Autrement dit le système, cher au conservateur, qui généralise le prêt intéressé, exerce sur les conditions sociales une action directe essentiellement perturbatrice. D'où l'interdiction formelle par la plupart des anciennes législations, et son châtiment par des violences et même des catastrophes dans les sociétés où elle n'était pas suffisamment réprimée."[3]


La tour du pin constate que cette pratique sur laquelle repose le système capitalise s'est imposée totalement dans le fonctionnement même de l’économie moderne, au point de diviser "le monde civilisé en deux catégories de citoyens, les travailleurs et les rentiers […] la moitié du capital français travaille pour qui l'emploie, l'autre moitié pour qui le prête, sans parler du travail de l'argent sur lui-même, du jeu de bourse [...] Par lequel se produit ce qu'on appelle en mécanique un frottement au détriment du travail utile, et en économie une usure au détriment de la production."[4]


Cette dynamique sépare la richesse de sa source, qui est la production. Cela conduit les théoriciens du capitalisme à employer une expression qui en dit long : "l’argent travaille". L’auteur réagit contre cet abus de langage :


« Ce n'est pas l'argent, converti ainsi en capital, c'est-à-dire en instrument de travail, qui travaille. C'est celui qui le met en œuvre, et la productivité du capital est une de ces expressions qu'il ne faut pas prendre à la lettre, mais traduire par cette périphrase: la productivité du travail au moyen du capital. Ce n'est donc pas la charrue qui travaille, c'est le laboureur; donc, c'est lui qui produit et non pas elle, bien qu'il ne pourrait produire sans elle. Il est donc inexact de dire qu'il y ait deux facteurs du produit ou agents de la production, il n'y en a qu'un, le travail, qui produit à l'aide des agents naturels qu'il rencontre et des agents artificiels qu'il a lui-même créés. Autrement dit, le produit est du travail multiplié par du travail.


« Qu'une partie des créations de ce travail soit passée auparavant dans des mains oisives qui ne font plus que le rapporter au travail, cela ne change pas sa nature: le capital est le produit d'un travail antérieur à celui que l'on considère sous sa forme de main-d’œuvre, voilà tout. Il n'est pas du "travail accumulé". Il n'est pas de la force vive, mais de la matière inerte. »[5]


En résumé, le capitalisme a la fâcheuse manie de mettre la charrue avant les bœufs (les bœufs étant, en l’occurrence, les hommes), tout en prenant des vessies (le capital) pour des lanternes (le travail). Quand des hommes réussissent à persuader d’autres hommes que le temps c'est de l'argent, ou que le capital est une force vive, cela a pour conséquence immédiate de ne plus fonder l'économie sur la réalité mais sur le profit futur qu'on espère tirer de cette réalité. Voilà l’endroit où le bât blesse, la zone où le fil qui rattache l’économie à la réalité est coupé. D'autant que cette exception devient la norme.


Avec l'usure, l'économie est entrée dans la logique du pari. Ce que nous explique la tour du pin c'est que même si le pari est gagnant, même s'il fonctionne, il ne fait qu'encourager les parieurs (les rentiers) et les parieurs de parieurs (les spéculateurs) et il pollue l’authentique production de richesses puisque ces rentiers, ces marchands de temps et de fumée, ne produisent rien.


Autant dire que ça n’a pas plu. Ça n’a pas plu du tout. Des sociologues chrétiens se sont mis à dire que le marquis de la Charce faisait du socialisme. Sommé de s’expliquer devant le pape le 20 février 1885, La Tour du Pin se lance dans un exposé de la doctrine sociale chrétienne, jusqu’à ce que Léon XIII l’interrompe : « Eh ! mon fils ! Ce n’est pas du socialisme, c’est du christianisme… Ah, ils ne savent pas ce que c’est que l’ordre social chrétien. Eh bien ! Ne craignez rien, attendez ma prochaine encyclique (immortale dei)… Le pape parlera, il dira qu’il y a un ordre social chrétien. »


Afin de ne pas tomber dans l’erreur du matérialisme communiste avec lequel certains voudraient le rapprocher, René de La Tour du Pin explique de quelle façon entendre la nécessité pour chaque citoyen de travailler :


« Les consommations les plus productives sont celles qui produisent des biens moraux: le prêtre, l'homme charitable, le savant, consomment généralement peu en proportion de ce dont ils favorisent la production sociale. Un prince par son bon gouvernement, un chef militaire ou un magistrat par la supériorité des services qui lui sont confiés, un ingénieur, un professeur, un médecin favorisent en général davantage encore la production que ne le font les producteurs directs, cultivateurs, industriels ou ouvriers. »


En somme, la Tour du Pin associe la notion de productivité à celle de fécondité. Cela permet de ne pas restreindre la notion de prospérité de la société à un critère quantitatif mais aussi qualitatif, intrinsèquement moral :


« Au contraire, de mauvaises mœurs, de mauvaises finances, de mauvais services publics, la décadence intellectuelle ou morale des professions libérales, pèsent sur la vitalité des classes directement productrices en ne leur rendant pas l'équivalent des services que les classes dirigeantes en reçoivent, et abaissent par conséquent le niveau de la production et celui de la prospérité publique. Une classe d'oisifs est une classe parasite, et si l'oisiveté devient héréditaire dans certaines familles, ces familles deviennent à charge de la nation. […] La consommation improductive (est) une anomalie, une dérogation à la loi de nature »[6]


L’auteur reprend plus loin les conséquences qu’implique cet éloignement du travail et de la richesse : une perte complète de la nécessité de l’effort et de son caractère édifiant pour chaque homme :


« La loi du travail est le fondement de toute l'économie sociale, parce qu'elle est la loi même de la vie humaine. Cette vie, en effet, ne s'entretient physiquement et intellectuellement qu'au prix d'une série continuelle d'efforts, et chacun de ces efforts est pénible. Malheur à l'individu, malheur à la famille, malheur à la classe, malheur à la société qui parvient à se soustraire momentanément à la loi du travail. Mais malheur aussi à l'enseignement qui méconnait l'esprit et le but de cette loi fondamentale de l'économie sociale, et qui définit celle-ci la science des richesses, "la chrématistique". Non, le travail n'a pas pour but la production des richesses, mais la sustentation de l'homme, et la condition essentielle d'un bon régime du travail est de fournir en suffisance d'abord au travailleur, puis à toute la société, les biens utiles à la vie. »


Il s’agit donc, en retrouvant le centre de gravité de l’économie (le rapprochement du capital et du travail), de retrouver aussi le sens de ce travail qui n’est autre que la dignité de l’homme. Cela conduit le marquis de la Charce à critiquer sévèrement le régime de la liberté du travail :


« De tous les régimes du travail en cours dans l'humanité, y compris le régime servile, nul ne donne moins de garantie à l'accomplissement des fins providentielles que celui dit "de la liberté du travail", qui est propre à la société moderne. La concurrence illimitée, qui en est le ressort, subordonne en effet les relations économiques à la loi dite de l'offre et de la demande, loi qui fonctionne précisément à l'inverse de la loi naturelle et divine du travail, puisque par son jeu la rémunération du travail salarié est d'autant plus faible que le besoin de la classe ouvrière est plus intense. Elle est donc absolument barbare. C'est pourtant là ce que n'ont pas encore montré les chaires dites de la Science! (note de l'auteur: on s'y indigne, au contraire, de la prétention d'un ouvrier, père de six enfants, à un gain au-dessus de la moyenne, et on trouve tout simple qu'il soit obligé par le besoin d'accepter le salaire que refuserait un célibataire). »


« Le régime de la liberté du travail n'est d'ailleurs pas plus profitable au patron qu'à l'ouvrier, parce qu'il entraine pour l'un comme pour l'autre la même insécurité par suite de la même tyrannie. Il n'est pas davantage profitable à la société, où il engendre les haines de classe et prépare les bouleversements en mettant les intérêts en antagonisme au lieu de les harmoniser. »[7]


Alors vous allez me dire que plus d’un siècle après ces propos de la Tour du Pin, tout ce bazar est loin derrière nous. L’humanité, dans son ineffable sagesse, ne peut pas ne pas avoir progressé sur ces questions si vitales. Il faut admettre qu’elle a progressé, ça on ne peut pas le nier. Penchons-nous sur un document intéressant, rédigé par le Dicastère pour le Service du Développement intégral en mai 2018 : Oeconomicae et pecuniariae quaestiones, considérations pour un discernement éthique sur certains aspects du système économique et financier actuel. Voici ce qu’on peut y lire :


« Ce qui avait été prédit, voici plus d’un siècle, est malheureusement devenu maintenant réalité : le revenu issu du capital porte maintenant atteinte au revenu issu du travail qu’il risque de supplanter tandis que celui-ci est souvent relégué en marge des intérêts majeurs du système économique. Il s’ensuit que le travail lui-même, avec sa dignité, devient non seulement une réalité toujours plus menacée, mais perd aussi sa qualification de "bien" pour l’homme, devenant ainsi un simple moyen d’échange à l’intérieur de relations sociales inégales. »[8]


En somme, nous ne pouvons pas exactement prétendre que la "question économique actuelle" dont parle Dawson a été réglée… Les auteurs poursuivent :


« La récente crise financière aurait pu être l’occasion pour développer une nouvelle économie plus attentive aux principes éthiques et pour une nouvelle régulation de l’activité financière, en éliminant les aspects prédateurs et spéculatifs et en valorisant le service à l’économie réelle. Bien qu’à divers niveaux, de nombreux efforts positifs aient été accomplis, lesquels sont à saluer et à apprécier, aucune réaction, cependant, n’a permis de repenser ces critères obsolètes qui continuent de gouverner le monde. Au contraire, un égoïsme aveugle semble parfois prévaloir, limité au court terme ; faisant fi du bien commun, il exclut de ses horizons la préoccupation non seulement de créer mais aussi de partager la richesse et d’éliminer les inégalités aujourd’hui si aiguës. »[9]


« Il n’est plus possible de passer sous silence qu’il existe de nos jours une tendance à déshumaniser tous les échanges de "biens", en les réduisant à de simples échanges de "choses". […] tout progrès du système économique ne peut être considéré comme tel, s’il est mesuré uniquement sur la base des paramètres quantitatifs et d’efficacité dans la production du profit ; il doit également prendre en compte la qualité de vie qu’il produit et celle de l’extension sociale du bien-être qu’il diffuse ; ce bien-être ne peut de fait se limiter seulement à ses aspects matériels. […] À cet égard, il est souhaitable que particulièrement les institutions universitaires et les business schools prévoient dans leur cursus d’études, de façon non marginale ou accessoire, mais bien fondamentale, des cours de formation qui amènent à comprendre l’économie et la finance à la lumière d’une vision complète de l’homme, non réduite à certaines de ses dimensions, et d’une éthique qui l’exprime. La doctrine sociale de l’Église offre à ce sujet une grande aide. »[10]


Alors, comment corriger le tir ? La Tour du Pin, après avoir expliqué l’impasse du socialisme et du libéralisme, explique en quoi le régime corporatif est le plus favorable à la paix sociale pour trois raisons:


- il se prête le mieux à la fixation amiable des conditions de travail,

- il crée des ressources pour les moments de l'existence où le gain fait défaut (arrêt maladie/retraite),

- il régule le jeu des forces industrielles et permet d'amortir les effets des perturbations économiques.


Ce régime ne se limite donc pas seulement aux arts et métiers ou à l'époque du moyen âge, mais "il convient tout spécialement aux conditions les plus scientifiques et aux proportions les plus gigantesques de l’industrie moderne."[11]


En fait le régime corporatif qu’évoque la Tour du Pin ne correspond pas du tout à l’application en bloc de l'organisation qui fonctionnait avant la Révolution. Nous avons déjà évoqué dans l’article sur la souveraineté la pédagogie de la Tour du Pin, qui s’oppose au positivisme de Maurras. Il ne s'agit pas de la revanche des siècles passés mais de la réorganisation des forces actuelles de l’économie, autour des principes incontournables et intemporels de la doctrine sociale de l’Eglise. Plus encore, les dispositions que recommande l’auteur sont raisonnables. Dans sa vision organique de la société, dans l’application du principe de subsidiarité il y a avant tout la sève si vitale du sens.


En fait, le régime corporatif proposé par l’auteur est vivant. L’Etat permet ce régime (il ne l’impose pas), il le protège de l’extérieur mais il veille aussi à en tempérer les abus, tout en s’interdisant toute ingérence directe, car de l’autonomie des corporations dépend leur vivacité. Bref je vous renvoie à ce propos à Vers un ordre social chrétien, les démonstrations de l’auteur sont bien plus parlantes.


Forcément, on ne peut que s’étonner que presque plus personne ne défende une vision si équilibrée du travail et de l’économie aujourd’hui. A cela on peut proposer plusieurs hypothèses : d’un point de vue historique, le terme "corporation" rappelle à la fois le moyen âge et le gouvernement de Vichy (qui avait mis en place un régime corporatif d’Etat). Autant dire que rien que ce mot est facilement associé à l’"obscurantisme" dans nos écoles du politiquement correct.


Ensuite, concrètement les défenseurs de ce régime ont cherché d'abord à s’appuyer sur les syndicats pour développer un fonctionnement similaire. Là-dessus pas de bol, le marxisme a fait des ravages en déformant ces instances, qui auraient pu être si utiles, en instruments de pression. C’est comme jouer aux auto tamponneuses avec une Lamborghini, merci les gars. Même la CFTC n’est, malheureusement, plus que l'ombre d'elle-même…


Enfin, et surtout, aujourd’hui nous ne parvenons pas à imaginer une économie libérée de cette course à la richesse, ce qui amènera Jean-Paul II à la comparer à une structure de péché dans son encyclique sollicitudo rei socialis :


« Il est nécessaire de dénoncer l'existence de mécanismes économiques, financiers et sociaux qui, bien que menés par la volonté des hommes, fonctionnent souvent d'une manière quasi automatique, rendant plus rigides les situations de richesse des uns et de pauvreté des autres. Ces mécanismes, manœuvrés - d'une façon directe ou indirecte - par des pays plus développés, favorisent par leur fonctionnement même les intérêts de ceux qui les manœuvrent, mais ils finissent par étouffer ou conditionner les économies des pays moins développés. »[12]


Il faut admettre que si l’on ajoute ces fonctionnements "quasi automatiques" à la réticence d’un grand nombre de personnes à changer les choses, nous voici face à un mur. Ce mur tient depuis deux siècles malgré les inégalités, les dysfonctionnements et les crises. Il tient parce que nous avons peur de perdre notre confort. Peur que l’injustice qui nous profite s’inverse et nous mette du mauvais côté de la balance. La dynamique de notre économie, vous l’aurez compris, est une autre facette de cette "libre pensée" qui gangrène notre société. On retrouve cette hargne contre la raison, cette concupiscence qui agit simplement parce qu’elle peut agir, sans égard pour l’homme.


Très honnêtement je ne vois pas comment les "instances de régulation" ou les "comités d’éthique" proposés par les auteurs de Oeconomicae et pecuniariae quaestiones résoudront le problème. Ce sont des solutions nécessaires à court terme, mais il faut que des hommes se lèvent pour proposer une économie radicalement différente, dont le fonctionnement implique que l'homme soit maintenu au centre. L’économie actuelle nous divise, il faut que nous puissions nous unir.


A l’échelle individuelle cela peut aussi passer par la ferme résolution de ne pas se laisser séduire par l’idéologie de l’usure permanente, ce fantasme du profit futur. Cela signifie refuser de toucher de l’intérêt sur son épargne (la nef propose ainsi que les intérêts que vous pourriez toucher soient systématiquement reversés à une œuvre caritative), cela signifie changer de banque pour une banque plus éthique, qui garde de la visibilité sur ses transactions (comme le crédit coopératif), cela signifie enfin de donner chaque mois une partie de vos revenus à des œuvres caritatives[13]. Il ne faut pas de se dire que ce serait généreux d’agir ainsi. Il faut se dire que ce serait juste, et qu’il n’aurait jamais dû en être autrement.


Courage les amis, et à la semaine prochaine!

[1] Christopher Dawson, article paru à l’origine dans New Blackfriars en Mai 1924. Consulté ici et traduit par bibi. On fait ce qu’on peut. [2] R. de la Tour du Pin, Vers un ordre social chrétien, éditions du trident, 1987, p.67 [3] Ibid, pp. 67-68 [4] Ibid, p.84 [5] Ibid, pp.68-69 [6] Ibid, p.76 [7] Ibid, pp.166 167 [8] Oeconomicae et pecuniariae quaestiones, considérations pour un discernement éthique sur certains aspects du système économique et financier actuel, Dicastère pour le Service du Développement intégral, 25 mai 2018, §15 [9] Ibid, §4. [10] Ibid, §9-10 [11] Ibid, p. 167 [12] Jean-Paul II, encyclique sollicitudo rei socialis, §16 [13] Pour rappel nous sommes encouragés à épargner 10% de notre revenu, et à en donner 10%. Dans ces 10%, il est juste si l’on est catholique de donner la dîme à l’Eglise. Attention: la dîme n’est pas un don, c’est un dû car nous sommes membres de l’Eglise.